Peace keeper in Darfur | © Albert Gonzales Farran/UN Photo

La stabilité passe par des bases solides

Plaidoyer en faveur d’une stratégie globale de politique de sécurité de la Suisse
PAR: Patrik Berlinger, Rianne Roshier* - 28 mai 2026
© Albert Gonzales Farran/UN Photo

La puissance militaire, à elle seule, ne suffit pas à garantir la sécurité. Du point de vue de la société civile, il est donc essentiel que la nouvelle stratégie de sécurité de la Confédération adopte une approche globale. Celle-ci doit prendre pleinement en compte les inégalités sociales, la crise climatique et l’aggravation de la faim dans le monde comme des risques sécuritaires à part entière, et y répondre de manière systématique.

«Il n’y a pas de paix sans développement durable, ni de développement durable sans paix.» Cette citation tirée du rapport de l’ONU «The Security We Need» résume bien la situation et met en évidence que l’Agenda 2030, avec ses 17 Objectifs de développement durable (ODD), n’est pas un simple «complément» facultatif, mais le fondement d’un avenir viable, d’une paix durable et – très concrètement – d’une plus grande stabilité dans le monde, en Europe et en Suisse.

Il est juste et important que la Confédération, avec sa nouvelle orientation en matière de politique de sécurité, vise une «sécurité globale». En effet, une approche traditionnelle de la sécurité, axée sur l’armement militaire et la défense nationale, ne fait que combattre les symptômes, mais ignore les racines de l’instabilité nationale et mondiale.

Du point de vue de la société civile, le projet de stratégie de sécurité 2026 va donc dans la bonne direction. Elle est toutefois convaincue que la Confédération devrait aller plus loin – et accorder une attention bien plus grande à l’insécurité sociale, aux crises alimentaires et sanitaires ainsi qu’aux risques climatiques et au manque de perspectives économiques. Car la pauvreté et la faim, les inégalités croissantes et les dommages écologiques sapent également la sécurité et la stabilité de la Suisse.

Une véritable sécurité s’instaure là où les ressources naturelles sont protégées et l’adaptation au changement climatique est couronnée de succès, où les droits humains sont défendus et les femmes autonomisées, où la faim est combattue de manière concrète et les besoins fondamentaux satisfaits. C’est la seule façon de briser la spirale de la violence et d’ouvrir des perspectives au-delà des conflits.

La promotion des structures démocratiques, des obligations en matière de droits humains, des efforts diplomatiques en faveur de la paix et d’un développement inclusif et équitable constitue donc l’investissement le plus efficace et le plus durable dans notre propre stabilité et sécurité. La future stratégie de sécurité devrait donc reposer sur quatre piliers:

1. Sécurité humaine
Il s’agit tout d’abord de dépasser la vision étroite selon laquelle la population ne peut être protégée que par des moyens de défense militaires. Il est nécessaire d’adopter une conception multidimensionnelle de la protection, qui place l’être humain au centre et qui soit indissociablement liée aux droits humains, au droit international humanitaire et au développement durable.

La sécurité humaine se mesure à la capacité d’un gouvernement à protéger sa population contre la pauvreté, la faim et la misère, à promouvoir l’égalité des chances et l’égalité de traitement, et à garantir la dignité humaine. Une stratégie qui fait abstraction de ces libertés fondamentales reste incomplète. 

2. Développement durable
La stratégie proposée par la Confédération repose sur les trois piliers que sont la résilience, la protection et la dissuasion, ainsi que la capacité de défense. Il ne fait aucun doute que ces trois piliers sont importants. Il manque toutefois un engagement en faveur d’un développement inclusif et durable, en tant que moyen fondamental et préventif pour renforcer la stabilité et le bien-être. La pollution environnementale, la perte de biodiversité et les fractures sociales sont des facteurs directs d’insécurité et d’instabilité. Si ces domaines sont négligés, le manque de perspectives, les tensions sociales et la violence s’aggravent. Cela entraîne à son tour des coûts plus élevés. Des coûts qui peuvent être évités si l’on investit de manière précoce et efficace dans la prévention ou la mise en œuvre cohérente des ODD.

À quatre ans de l’échéance, le nouveau rapport national 2026 du Conseil fédéral dresse un «bilan intermédiaire mitigé», car il apparaît clairement que la Suisse ne parviendra pas à atteindre de nombreux ODD d’ici 2030. Le Conseil fédéral souhaite désormais fixer des priorités et se concentrer sur ce qui est réalisable. Il revoit ainsi ses ambitions à la baisse et réduit l’agenda de développement durable convenu au niveau international à un simple cadre d’orientation. Or, il devrait faire exactement le contraire: il devrait investir d’autant plus dans la mise en œuvre des ODD et les considérer comme une opportunité pour l’homme, la société, la nature et l’économie.

3. Une société civile forte
Partout dans le monde, la société civile est garante d’équilibre et de stabilité. Elle mérite d’être davantage soutenue, même si sa marge de manœuvre doit sans cesse être conquise. La société civile, souvent sous la forme d’ONG organisées, joue un rôle de médiation entre des groupes hostiles, favorise le dialogue et la coopération, défend la gouvernance démocratique ainsi que des structures transparentes et équitables, et met en œuvre des projets concrets sur le terrain.

La stratégie actuelle de la Confédération en matière de politique de sécurité néglige ce potentiel. C’est une occasion ratée. Il faudrait au contraire reconnaître le rôle polyvalent et central de la société civile.

4. Financement équitable
Enfin, le projet de politique de sécurité révèle une contradiction fondamentale: d’un côté, le Conseil fédéral prône la rigueur budgétaire – le Parlement vient d’adopter le paquet d’allègements budgétaires EP27 –, mais de l’autre, des projets d’armement de grande envergure sont approuvés. La militarisation se fait inévitablement et de manière radicale au détriment de l’architecture de sécurité civile, du service public, de la protection sociale ainsi que de la coopération internationale et de la protection du climat et de la biodiversité. Or, la sécurité ne peut être garantie de manière durable et à long terme que si la prévention et la protection des besoins vitaux bénéficient d’un traitement financier au moins équivalent à celui de la défense militaire du pays.

Investir là où l’effet de levier est le plus important

Provoquée par des tensions géopolitiques et des guerres brutales, la vague mondiale de réarmement est une réalité. En tant que pays neutre et prospère, animé par une vocation humanitaire et abritant la «Genève internationale» – siège de nombreuses organisations des Nations Unies –, la Suisse a l’opportunité d’investir en particulier là où elle dispose d’un levier important, d’une grande expertise et où elle peut combler des lacunes: dans la promotion internationale des valeurs démocratiques et des droits humains, ainsi que dans la sécurité humaine et la protection internationale du climat.

Promouvoir la durabilité et l’Agenda 2030 avec passion, conviction et l’engagement nécessaire renforce la résilience nationale et prévient les conflits avant même qu’ils ne surgissent – ici, chez nous, et dans le monde entier. Les ODD constituent ainsi le point de départ et le fondement d’une stratégie de sécurité véritablement globale pour chaque pays, y compris la Suisse.

 

*Rianne Roshier est directrice de la plateforme de la société civile Agenda 2030 et représente la société civile au sein du groupe d’accompagnement officiel Agenda 2030 de la Confédération.

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