SDGs auf dem Bundesplatz | © Laura Baehny

Le Conseil fédéral met les Objectifs de développement durable de l’ONU au placard

Pragmatisme politique ou décision lourde de conséquences?
PAR: Patrik Berlinger - 28 mai 2026
© Laura Baehny

Portée par le succès des Objectifs du Millénaire, la communauté internationale s’était donné pour ambition, à l’horizon 2030, d’éradiquer la pauvreté et la faim, de promouvoir l’égalité, de protéger le climat et la biodiversité et de garantir la paix. Dix-sept objectifs ont été adoptés par 193 États, dont la Suisse. Or, à quatre ans de l’échéance, la Suisse accuse un retard préoccupant — et semble aujourd’hui baisser les bras. Au lieu de renforcer ses engagements, le Conseil fédéral prend ses distances avec l’agenda de l’ONU, invoquant un manque de marge de manœuvre politique et financière. Mais cet argument tient-il vraiment?

La vision commune d’un développement durable et équitable du monde vacille de plus en plus. Selon l’ONU, seul un tiers environ des Objectifs de développement durable (ODD) de l’Agenda 2030 est en bonne voie – et encore, à moitié seulement. Pour près d’un cinquième d’entre eux, la situation évolue même dans la mauvaise direction. Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, parle d’une «urgence mondiale en matière de développement». Il appelle à plus de rapidité et de détermination.

Mais dans de nombreux pays, et désormais aussi en Suisse, c’est exactement le contraire qui se produit. Dans le rapport national 2026, le Conseil fédéral dresse un «bilan intermédiaire mitigé»; il souhaite désormais fixer des priorités et se concentrer sur ce qui est réalisable. Ce faisant, il réduit ses propres ambitions et relègue l’Agenda pour le développement durable, convenu au niveau international, au rang de simple cadre d’orientation.

Au lieu de faire avancer l’ensemble des objectifs, c’est désormais le principe «l’efficacité prime sur l’exhaustivité» qui prévaut. Ainsi, le programme de transformation global qui guidait autrefois l’action, dans l’optique d’une transition juste de l’économie et de la société («Just Transition»), se réduit à une vision facultative et négligeable, un simple «plus». La déception face à ce changement de cap est grande au sein du réseau scientifique pour le développement durable SDSN, tandis que la plateforme de la société civile Agenda 2030 réclame davantage de «courage en matière de durabilité».

Un bilan honnête, une conclusion erronée

Concrètement, le dernier rapport du Conseil fédéral montre que ni les inégalités ni la pauvreté ne reculent. La protection des eaux et des espèces reste insuffisante, et la Suisse n’atteint pas les objectifs de l’Accord de Paris sur le climat. Les défis restent importants, notamment en matière de discrimination et de pauvreté infantile, de coûts du logement et de primes d’assurance maladie. À cela s’ajoutent une réduction des moyens alloués à la coopération au développement et des contributions insuffisantes au financement international de la lutte contre le changement climatique – ainsi que des retombées négatives sur les pays les plus pauvres, par exemple via la place financière, le commerce des matières premières fossiles ou les exportations de matériel de guerre.

Au lieu d’intensifier ses efforts, le Conseil fédéral délaisse une approche proactive et durable au profit d’une gestion réactive de la complexité. Il justifie cette orientation pragmatique par des marges de manœuvre financières et politiques limitées. Mais l’argument des contraintes budgétaires ne tient pas la route: les subventions nuisibles à la biodiversité et au climat pourraient être supprimées et les fonds ainsi libérés utilisés de manière ciblée et efficace au service des ODD. De plus, un impôt national modéré sur les fortunes exceptionnellement élevées pourrait générer des ressources décisives pour réduire la pression budgétaire de la Confédération et élargir sa marge de manœuvre en faveur d’un développement durable et équitable.

Est-il temps d’instaurer une taxe sur le développement durable ?

Les raisons justifiant un impôt fédéral modéré sur la fortune ne manquent pas: les inégalités de richesse en Suisse n’ont jamais été aussi importantes depuis 1910: le 1% le plus riche de la population détient 42% de la fortune totale, soit une augmentation de près de 10 points depuis le milieu des années 1980. Alors que la fortune des 300 personnes les plus riches de Suisse s’élève à 852 milliards de francs, une personne sur douze vit dans la pauvreté dans ce pays – depuis des années, le taux de pauvreté dépasse 8% de la population.

Une amélioration de la situation des personnes touchées par la pauvreté n’est toutefois pas en vue. Au contraire: la hausse du coût de la vie pèse de manière disproportionnée sur les ménages les plus pauvres, car ceux-ci consacrent pratiquement la totalité de leurs revenus aux dépenses fixes et aux besoins de base. L’augmentation des primes d’assurance maladie, les loyers élevés et la hausse prévue de la TVA touchent particulièrement les ménages à faibles revenus. Les inégalités visibles semblent déranger de plus en plus de personnes en Suisse. Comment expliquer autrement que, selon un récent sondage Tamedia, environ 68% des personnes interrogées soient favorables à la réintroduction d’un impôt fédéral sur la fortune pour les «riches»? Pour rappel: en 1959, la Confédération a supprimé son impôt sur la fortune; cet impôt ne serait donc pas une nouveauté pour la Suisse.

De plus en plus de «super-riches» partagent cet avis et se font entendre avec le slogan «Tax me now». Lors du Forum économique mondial (WEF), environ 400 personnes très riches – dont un Suisse – ont réclamé une augmentation de leurs impôts. Leur message: «Taxez-nous – nous serions fiers de payer davantage.» Les signataires mettent ainsi en garde contre les conséquences politiques de l’inégalité croissante: celle-ci sape la confiance dans la démocratie et pousse notamment les jeunes vers les forces populistes. C’est également l’une des principales raisons pour lesquelles l’idée d’un impôt sur la fortune coordonné au niveau international dans le cadre de l’ONU gagne de plus en plus de soutien.

Pouvoir politique et impuissance face au changement climatique

Il y a deux autres arguments en faveur d’un impôt national sur la fortune: par leur mode de vie, les plus riches génèrent généralement d’énormes quantités de gaz à effet de serre évitables – ce qui vaut également pour les plus de 150 milliardaires que compte la Suisse. L’empreinte carbone moyenne des Suissesses et des Suisses s’élève à environ 12 tonnes par habitant, y compris les émissions importées générées par la production de biens de consommation et de denrées alimentaires, ainsi que l’énergie provenant de l’étranger. En comparaison internationale, ce chiffre est déjà très élevé. Mais l’empreinte carbone des milliardaires est facilement cent fois supérieure, voire plus, comme le démontrent plusieurs études.

De plus, les personnes très fortunées peuvent très bien acheter le pouvoir politique grâce à leur immense fortune. L’organisation de développement Oxfam, mais également des études scientifiques, montrent que les milliardaires ont beaucoup plus de chances d’accéder à des fonctions politiques que les citoyen·nes lambda. Et que quelques personnes extrêmement riches peuvent, grâce à leur capital, prendre le contrôle d’institutions clés d’une société démocratique et exercer une influence excessive sur la politique, les médias et les facultés universitaires.

Investir dans un avenir équitable où il fait bon vivre

Selon le Sustainable Development Report, la Suisse recule à la 26e place sur 167 pays évalués en ce qui concerne les progrès réalisés dans le cadre des 17 objectifs de développement durable (ODD). Pour lutter contre la perte de biodiversité et la crise climatique, la pauvreté et les tensions sociales ainsi que l’instabilité géopolitique, il faudrait désormais une politique de développement durable cohérente ainsi que des investissements prévoyants et fiables favorisant les ODD.

Avec ou sans impôt fédéral sur la fortune, de tels investissements nécessiteraient une réinterprétation du frein à l’endettement. Au lieu de comparer les recettes et les dépenses au franc près, il faudrait mettre la dette en rapport avec la puissance économique, ce qui élargirait immédiatement la marge de manœuvre du Conseil fédéral et du Parlement.

Une politique d’endettement réaliste et adaptée, ainsi qu’un impôt fédéral sur la fortune modéré, pourraient réfuter l’argument populaire de la «pression sur l’épargne» et créer d’importantes possibilités d’investissement qui profiteraient à la nature et à la société – par exemple dans la sécurité sociale, la coopération internationale, la protection du climat et la promotion des droits humains et de la paix. La question n’est pas la faisabilité, mais la volonté politique.

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