«La nature doit figurer dans les bilans des entreprises»

Une interview avec le coprésident du WEF, André Hoffmann, sur la biodiversité et le rôle de l’économie
PAR: Nathalie Cadot, Rebecca Vermot - 20 mars 2026

L'économie considère la perte de biodiversité comme grand danger, mais repousse le problème. André Hoffmann, coprésident du Forum économique mondial, propose d’intégrer la vraie valeur de la nature dans leurs bilans d’entreprises. Entretien sur les opportunités et les obstacles.

Entretien: Nathalie Cadot et Rebecca Vermot

Que signifie pour vous la biodiversité?
Pour moi, la biodiversité, c'est la vie sur la planète, tout simplement. Si on détruit la biodiversité au point où elle ne sera plus réparable, l'humain disparaîtra avec elle. La biodiversité, c'est nous aussi. Il faut la regarder comme un bien commun que nous devons gérer ensemble. L'idée d'une ressource naturelle qui s'appelle biodiversité, à la disposition de tout le monde pour créer de l'argent, est trop réductrice. Elle a sa valeur et son prix, car elle nous fournit des services, et nous devons en tenir compte.

Pourquoi y êtes-vous tant attaché?
C’est lié à mon histoire. Mon père était un grand amateur de la nature et un ornithologue renommé. Dès mon jeune âge, j'ai été d’abord immergé dans le monde de la conservation de la nature et, plus tard, dans le monde de l'entreprise. J’ai ainsi réalisé qu'on nage tous dans la même piscine. La nature devrait nous réunir plutôt que nous diviser. Il n'y a pas les défenseurs de la nature d'un côté et les utilisateurs de la nature de l'autre.

Quel devrait être le rôle de l’économie dans la préservation de la biodiversité?
L’économie a apporté beaucoup de positif à la société, notamment notre prospérité, mais aussi des effets négatifs. Pas seulement pour la biodiversité, mais aussi sur nos comportements sociaux, nos relations mutuelles et notre bonheur. Si nous voulons créer un avenir durable, il faut changer notre modèle économique et le rendre plus raisonnable dans son utilisation des ressources. Nous utilisons la nature parce qu'elle nous semble gratuite et inépuisable. Alors que non seulement elle a un prix, mais elle a aussi une limite. Pour un futur durable, il faut respecter les limites planétaires. Les entreprises devraient intégrer la nature pleinement dans leur compte de pertes et profits ainsi que dans l’ensemble de leur bilan.

Pouvez-vous donner un exemple?
Dans notre système économique, nous évaluons la valeur d’un arbre par le poids de bois à vendre. Mais un arbre vivant a plus de valeur. Il fait partie d'une communauté, il est dans une forêt où je me repose, il produit de l’oxygène et abrite plantes et animaux. Il y a tout un côté vivant que le modèle économique ne valorise pas. Pourquoi? Parce que nous nous concentrons sur la maximisation du profit à court terme. Il ne tient pas compte de l'impact sur la planète et la nature. Cela montre la limite du système. Il faut introduire la nature dans la création de valeur et, pour reprendre mon exemple, donner une vraie valeur à l’arbre.

Comment changer le modèle économique actuel?
Aujourd’hui nous considérons la nature comme un coût et non comme une opportunité. On pourrait utiliser tout l'instrumentaire de l'entreprise pour investir dans la nature et la régénérer au lieu de s’en servir sans rien lui rendre pour maximiser le profit immédiat. Il va falloir que nous le lui rendions, parce que nous en avons déjà beaucoup trop abusé. N'importe quel investisseur sait très bien que si on ne réinvestit pas, le profit diminue. Ce qui importe, c'est comment nous décrivons la valeur de la nature pour notre compte de pertes et profits. Donc, comment réinvestir dans la nature de manière profitable pour les actionnaires? C'est la grande question. Les choses avancent mais il y a encore du chemin à faire.

Pourquoi ce chemin est-il si long?
Parce que nous nous concentrons sur la maximisation du profit à court terme. Le prix Nobel 1976 a été attribué à Milton Friedman, qui disait que l'entreprise est là pour faire de l'argent et le redistribuer à la société par les taxes et les salaires. Et que c'est la société qui va réparer les problèmes créés par les entreprises en créant de la valeur. Franchement, c'est absurde. Mais c’est le modèle dans lequel nous sommes en ce moment. Les gestionnaires d'entreprises sont récompensés pour l'augmentation de la profitabilité sans tenir compte de l'impact que cette augmentation a sur la planète, sur la nature, sur la biodiversité. Cela montre la limite du système actuel. Il y a déjà le modèle des permis carbone, avec lesquels les entreprises s’achètent le droit de continuer à faire ce qu’elles ne devraient pas faire. Elles achètent le droit de financer un investissement dans des forêts. Il ne faut jamais jeter les opportunités à la poubelle, mais, à mon avis, ce n’est pas la solution. Nous devons donc réintroduire la nature dans ce contexte de création de valeur.

Comment convaincre les entreprises d’adopter une approche plus durable?
Nous avons une responsabilité collective. Il faut expliquer aux entreprises que leur but n'est pas de faire de l'argent, mais de contribuer à la société. Ainsi, elles se définiront différemment. Et elles seront récompensées pour ce qu’elles font juste et elles réinvestiront dans la durabilité. Après, il y a nous, les citoyens et citoyennes, qui faisons partie du système économique. Pourquoi tolérons-nous des choses dont nous savons qu'elles ne sont pas justes? C'est une question de valeurs. Je pense qu'on a des choix à faire et des instruments à utiliser en tant que consommatrices et électeurs. Il faut vivre nos valeurs et il faut vivre nos valeurs à travers nos entreprises aussi.

Comment éviter le greenwashing?
Quand l'humanité a commencé à réaliser l’importance de l’impact, on a d’abord parlé de Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE). Plus tard sont apparus les critères Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance (ESG). Puis l'idée que la nature, c'est notre prochaine source d'investissement. Mais on n’ose pas encore simplifier en disant que c'est une opportunité d'investissement. Il va pourtant falloir être plus spécifique, plus granulaires, à l'image de la nature. Le but, c'est de disposer de la bonne information pour gérer une entreprise. Le Conseil International des Normes de Durabilité (CIND) a déjà été accepté par une soixantaine de juridictions comme cadre pour rapporter l'impact. J'imagine qu'un jour ou l'autre, on va arriver à un consensus. Alors pour revenir au greenwashing. À Davos, les entreprises ont beaucoup parlé de durabilité. Elles sont toutes d’accord sur le fait que la perte de la biodiversité et les événements climatiques représentent le plus grand risque des dix prochaines années. Mais elles veulent d’abord s'occuper de la géopolitique. Je ne suis pas sûr que ce soit la meilleure solution. Il faut vraiment penser sur le long terme. Nous voyons bien, aujourd'hui, que la gestion des risques ignore encore la réalité du changement climatique et de la perte de la biodiversité. Ce n'est tout simplement pas professionnel: c'est agir à court terme, bricoler.

Peut-on préserver la biodiversité dans le système capitaliste actuel?
Regardons la nature: les espèces qui ne s'adaptent pas disparaissent. Si on canalise l’économie dans la bonne direction, oui, je pense qu'on peut préserver la biodiversité. Nous gérons ce que nous mesurons. Or, en ce moment, nous mesurons uniquement les conséquences financières. Nous devons mettre en place une comptabilité d'impact qui mesure les conséquences des activités des entreprises sur la société et la nature et mieux comprendre les interdépendances et les impacts. Mais la véritable question est: comment passons-nous du «moi» au bien commun. Pour y parvenir, il faut redéfinir le succès. Et le succès, ce n’est pas la Ferrari, la Maserati ou le sac Louis Vuitton, mais notre capacité à être heureux.

Qu’est-ce qui vous permet de rester positif?
Ce sont les rencontres avec des personnes engagées. La solution est là. Ces personnes font la différence collectivement. Je vis une bénévolence active, en disant «Bonjour» dans la rue, en demandant «Comment ça va?» Ces micro-conversations durent 30 secondes, mais changent nos relations et nous motivent d'aller plus loin. Les 140 dernières années, nous avons vécu dans le mensonge que la seule chose qui compte est d’augmenter la matérialité. C’est dur à changer. Moi, j’aimerais moins de choses et plus de «nous».

Ayant grandi en Camargue, vice-président de Roche et coprésident du Forum économique mondial, André Hoffmann est aussi un ardent défenseur de la nature. Dans son livre «Pour une prospérité durable. La nouvelle nature de l'entreprise» (Éditions Buchet-Chastel), il défend passionnément le rôle de l’entreprise en tant que force au service du bien. André Hoffmann siège également au conseil d’administration de SystemIQ, est président de la W.A. de Vigier Stiftung et vice-président du conseil de la Venture Foundation. Il a une éminente carrière dans le domaine de la préservation de la nature et de la durabilité. Il est Président de la Fondation Tour du Valat, président de Capitals Coalition et siège aux conseils d’administration de B-Team, de Peace Parks Foundation et de la Fondation Givaudan. Il est par ailleurs membre fondateur et président du conseil consultatif du Hoffmann Global Global Institute in Business and Society à l’INSEAD, école de management.

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