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Politique agricole à partir de 2030: la Confédération craint les sujets brûlants

Un timide changement de paradigme dans le système alimentaire suisse
PAR: Patrik Berlinger - 20 mars 2026
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Le Conseil fédéral souhaite rendre la politique agricole et alimentaire de la Suisse plus efficace et durable. C'est ce qu'indique le document de discussion qui présente les grands axes de la politique agricole à partir de 2030, la PA30+. Cette nouvelle vision suffira-t-elle à opérer le «changement de paradigme» annoncé? Quoi qu'il en soit, le Conseil fédéral évite soigneusement les sujets qui fâchent.

En décembre 2020, après de longues discussions, le Parlement a suspendu la réorientation de la politique agricole (PA22+). Le Conseil fédéral s'est alors attaché à poursuivre le développement de la politique agricole, au moins à long terme, dans le sens d'une approche globale et durable du «système alimentaire». Il a assuré qu’il impliquerait davantage toutes les parties prenantes et les mettrait face à leurs responsabilités – des agriculteurs aux transformatrices et au commerce de détail, en passant par les consommateurs et les consommatrices. Et il a promis qu’à partir de 2030, des adaptations en profondeur seraient mises en œuvre pour une agriculture et une filière alimentaire respectueuses de l’environnement et du climat et socialement responsables.

Le Conseil fédéral fait une nouvelle tentative

Le 18 février 2026, le Conseil fédéral a présenté sa vision de la politique agricole à partir de 2030 (PA30+). La consultation devrait avoir lieu à l'automne, et le Parlement se penchera sur la PA30+ à partir de 2027. Avec cette vision, le Conseil fédéral a dévoilé ses principaux piliers: tout d'abord, la politique agricole doit être allégée: la Confédération souhaite réduire la charge administrative et imposer moins de contraintes aux agriculteurs et aux agricultrices, par exemple en matière de produits phytosanitaires ou de lisier. En orientant les paiements directs «en fonction des résultats», le Conseil fédéral entend accroître la marge de manœuvre des agriculteurs et des agricultrices et renforcer leur responsabilité individuelle. Deuxièmement, la position des exploitations agricoles sur le marché doit être améliorée: afin d’augmenter la valeur ajoutée et d’améliorer la situation sociale des agriculteurs et des agricultrices, la Confédération souhaite notamment étendre le soutien au prix du lait et subventionner davantage le lait transformé en fromage.

Troisièmement, les ressources doivent être utilisées plus efficacement en renforçant les technologies durables et en encourageant les «cultures végétales destinées à l’alimentation humaine». Pour ce faire, la Confédération mise sur une large sensibilisation et des campagnes d’information, sur des plateformes nationales de suivi et la mise en avant des «exploitations pionnières» ainsi que sur des conseils en matière de biodiversité et d’adaptation au changement climatique. Quatrièmement, afin de rendre l’ensemble du système alimentaire plus durable, il convient de réduire les pertes alimentaires et de mettre en avant les «avantages d’une alimentation équilibrée à base de produits suisses de qualité». La Confédération entend y parvenir par le biais de «conventions d’objectifs avec le commerce de détail» et en encourageant les «décisions d’achat éclairées».

Cela suffira-t-il pour le «changement de paradigme» annoncé?

La Confédération est consciente que la Suisse est confrontée à de sérieux défis: les niveaux d'ammoniac atteignent des valeurs critiques sur l'ensemble du Plateau en raison du lisier. Et bien que les résidus de pesticides polluent déjà fortement les rivières et les nappes phréatiques, le Parlement assouplit la protection des eaux lors de la session de printemps 2026. Les agriculteurs et les agricultrices importent en outre de plus en plus d’aliments pour animaux en raison de l’élevage intensif lié à la consommation accrue de viande. Avec les quatre piliers mentionnés, le Conseil fédéral entend désormais faire «un pas décisif vers la mise en œuvre» de sa vision «Orientation future de la politique agricole», adoptée en 2022, d’ici 2050. On peut toutefois se demander si cette mesure suffira pour amorcer réellement un «changement de paradigme» en matière de politique agricole, en faveur d’une «sécurité alimentaire grâce à la durabilité, de la production à la consommation».

Ce qui frappe d’emblée dans la vision de février, c’est que, comme souvent, la Confédération mise avant tout sur le caractère volontaire, par exemple dans le cadre de la «convention d’objectifs avec le commerce de détail». Cela suffira-t-il pour promouvoir des produits végétaux nationaux durables pour notre alimentation? Le commerce de détail renoncera-t-il réellement de son plein gré aux promotions sur les produits d’origine animale? Misera-t-il volontairement sur une plus grande transparence et de meilleures descriptions des produits en matière d’impact environnemental et de bien-être animal afin de favoriser des choix de consommation éclairés? Et placera-t-il volontairement les produits de manière qu’ils soient mis en avant en fonction de leur impact positif sur l’environnement, la santé et le climat?

Transparence des coûts: mettre en place des mesures incitatives ciblées et axées sur la durabilité

Le système agricole crée des emplois valorisants; il contribue à la sécurité alimentaire et assure l'entretien essentiel des paysages culturels. Dans le même temps, le système alimentaire engendre toutefois des «coûts externes» élevés, par exemple en raison des aliments fortement sucrés et des produits finis riches en graisses, ainsi qu’à cause des émissions nocives d’azote et de gaz à effet de serre, dont l’agriculture conventionnelle et la production industrielle de porcs et de volaille dans le Plateau sont en grande partie responsables. Au total, les coûts externes s’élèvent, selon les estimations, à dix fois les dépenses fédérales consacrées à l’agriculture et à l’alimentation.

Il est donc évident que, pour mettre en place les bonnes incitations, le système alimentaire suisse devrait s’engager en faveur de la «vérité des coûts», afin que les produits sains et durables deviennent plus attractifs en termes de prix. Or, l'assouplissement des exigences imposées aux agriculteurs et aux agricultrices, souhaité par le Conseil fédéral, menace justement de se faire au détriment de l'environnement et du climat: pourquoi le Conseil fédéral renonce-t-il à des taxes incitatives sur les aliments concentrés et les pesticides, alors que cela constituait encore un thème central de sa vision à long terme il y a quelques années?

Pour orienter les décisions d'achat vers plus de durabilité, la TVA pourrait par exemple être ajustée sans incidence sur les coûts, en taxant moins les produits bio respectueux de l'environnement et des sols et davantage les aliments malsains et nuisibles au climat. La promotion des ventes pourrait être davantage axée sur les produits végétaux (suisses) et les produits labellisés, et des subventions pourraient être utilisées de manière ciblée pour des repas sains dans les écoles ou pour des «abonnements légumes» ou «bio», afin de soutenir les ménages et les familles à faibles revenus.

Adaptation au changement climatique: promouvoir une agriculture adaptée aux conditions locales

Si le Conseil fédéral souhaite réellement poursuivre l'objectif d'une production alimentaire économe en ressources, il devrait miser résolument sur une «agriculture adaptée au site». Cela inclut l'agriculture biologique et les modes de production régénératifs, qui améliorent les propriétés du sol et favorisent sa santé. Grâce à des investissements initiaux et à des conseils techniques, l'«agroforesterie» et l'«agroécologie» pourraient être davantage soutenues. L'agroforesterie – qui combine la culture des arbres avec l'agriculture et/ou l'élevage – a un effet positif avéré sur le régime hydrologique, la fertilité des sols et la protection contre l'érosion. Les principes d'économie d'eau, de formation d'humus et d'agroécologie contribuent quant à eux à atténuer les conséquences du changement climatique et à réduire les gaz à effet de serre.

L'élevage bovin basé sur les prairies et les pâturages fait également partie d'une agriculture adaptée au site, domaine dans lequel la Suisse est déjà bien positionnée en comparaison internationale. Une alimentation à forte teneur en fourrage de prairie et de pâturage est essentielle pour que la consommation de viande devienne plus durable.

Faire un pas ensemble à l'occasion de l'Année internationale du pastoralise et des pâturages

En 2026, l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) mettra l'accent, avec le thème «pastoralisme et pâturages», sur un mode de vie et un système économique dont dépendent environ 200 millions de personnes dans le monde: environ deux tiers des terres agricoles mondiales ne se prêtent pas à la culture de céréales ou de légumes – on y trouve principalement de l'herbe. Dans ces régions, l’élevage pastoral est souvent le seul moyen de produire de la nourriture, d’assurer des revenus et de préserver les espaces ruraux, la plupart du temps dans des conditions climatiques et économiques difficiles.

Les pâturages offrent un habitat à de nombreuses espèces végétales et animales, stockent le carbone et protègent les sols et l’eau. Les animaux de pâturage favorisent la santé des sols en nourrissant les micro-organismes grâce à leurs excréments, tandis que leur alimentation sélective et leurs traces de pas créent des micro-habitats supplémentaires. Grâce à leur savoir-faire, les bergères et les éleveurs apportent une contribution essentielle à l’utilisation durable et à la protection de ces précieux écosystèmes. Si le Conseil fédéral souhaite réellement opérer un «changement de paradigme» dans l’orientation future de la politique agricole, il devrait accorder toute l’attention nécessaire à cet aspect – et, au-delà, mettre clairement l’accent sur des questions brûlantes telles que la vérité des coûts, l’alimentation à base de végétaux et l’agriculture adaptée au terroir.

Helvetas travaille dans de nombreux pays avec des personnes qui vivent de l'élevage et de l'économie pastorale. Les chocs climatiques et les sécheresses mettent de plus en plus à mal leurs moyens de subsistance. En collaboration avec des organisations partenaires locales, l'organisation de développement veille à ce que les sols et l'eau soient utilisés avec parcimonie, à ce que l'accès au marché soit amélioré et le rôle des femmes renforcé. Sous la devise «Les pâturages nous nourrissent», Helvetas sensibilise le public à ce thème en collaboration avec l’Union suisse des paysans à l’occasion de l’Année internationale du pastoralisme et des pâturages. Cela permet de mettre en lumière ce que l’élevage pastoral apporte en Suisse et ailleurs – pour la sécurité alimentaire, les paysages culturels et la protection du climat.

Le 25 septembre 2026, une conférence internationale sur l’Année des pâturages et des bergers de l’ONU se tiendra en Valais. L’objectif est de discuter des stratégies d’avenir pour l’économie alpestre et pastorale. À travers une déclaration commune adressée au Conseil fédéral, les participants et les participantes souhaitent faire connaître leurs attentes. Il faut espérer que ces revendications seront un jour intégrées dans le message sur la PA30+ et qu’elles influenceront le processus parlementaire. En effet, une économie alimentaire axée sur les aspects sociaux et durables est en accord avec l’objectif de développement durable (ODD 2 sur la faim) de l’ONU et avec la vision de l’orientation future de la politique agricole de la Confédération jusqu’en 2050.

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