De nombreux pays réduisent leurs contributions financières à l’ONU, tandis que d’autres prennent leur distance avec l’ordre multilatéral mondial. Face à cette crise, le secrétaire général António Guterres, a engagé une réforme profonde et ambitieuse: certaines entités disparaissent, des experts et des expertes sont licenciés, des programmes sont supprimés et l'aide d'urgence est revue à la baisse. L'ONU est en crise – et avec elle, le monde entier.
80 ans après sa création, l'ONU est confrontée à des défis majeurs. Guerres, tensions géopolitiques, famines et visions divergentes de l'ordre international pèsent lourdement sur l'organisation. Sa capacité d'action est en outre régulièrement entravée, notamment lorsque certains pays refusent de prévenir les conflits ou d'endiguer les crises humanitaires. Pourtant, l'histoire de l'ONU montre aussi sa capactié d’adaptation. Les crises et les réformes font partie de son quotidien. La crise comme mode de fonctionnement, pour ainsi dire.
La Charte des Nations Unies, qui engage ses membres à protéger les droits humains, à respecter le droit international, à garantir la sécurité collective et à élaborer des réponses communes aux défis mondiaux – pauvreté, faim, déforestation, désertification ou épidémies – n’a été modifiée qu’à de rares reprises. Ces adaptations sont en effet difficiles: elles requièrent non seulement une majorité des États membres, mais aussi l’accord de tous les membres permanents du Conseil de sécurité – les grandes puissances issues de la Seconde Guerre mondiale, à savoir les États-Unis et l’Union soviétique (aujourd’hui la Russie), le Royaume-Uni, la Chine et la France. Ce fut notamment le cas dans les années 1960 et 1970 lorsque le Conseil de sécurité et le Conseil économique et social (ECOSOC) furent élargis à la suite de l’augmentation du nombre d’États membres liée à la décolonisation.
Création de sous-organisations
Avec l'arrivée de nouveaux pays, notamment d'Afrique et d'Asie, les priorités politiques de l'organisation ont évolué: les questions de développement, les enjeux sociaux et la coopération économique ont pris de l'importance. Cela a donné naissance à de nouvelles institutions telles que le Programme alimentaire mondial (PAM), fondé en 1961, qui est aujourd'hui la plus grande organisation humanitaire au monde, luttant contre la faim et venant en aide aux populations des zones de crise. En 1964, la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) et l'Organisation mondiale de la santé (OMS) ont vu le jour, suivies en 1965 par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) et en 1972 par le Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE).
À cela s’ajoutent également les missions des Casques bleus, qui n’étaient pas prévues à l’origine dans la Charte. Elles ont vu le jour en réponse concrète à des conflits internationaux tels que la crise de Suez de 1956. Au fil des décennies, cette solution improvisée s’est transformée en un instrument central du maintien de la paix internationale.
Questions institutionnelles d'efficacité et de légitimité
L'ONU est un système complexe composé de nombreuses agences spécialisées, programmes et organes. Il a fallu sans cesse simplifier les structures, regrouper les compétences et rendre l'administration plus efficace. Les secrétaires généraux des dernières décennies ont cherché à adapter en permanence l'organisation aux nouvelles exigences.
La réforme du Conseil de sécurité reste un sujet épineux. Elle fait l'objet de discussions depuis des années. Sa composition n'est plus adaptée à notre époque, car les sièges permanents continuent de refléter les rapports de force qui prévalaient après la Seconde Guerre mondiale et les pays du Sud, en particulier l'Afrique et l'Amérique latine, n'y sont pas représentés de manière permanente. Malgré de nombreuses propositions de réforme, les États membres n’ont jusqu’à présent pas réussi à s’accorder sur une solution commune. La divergence des intérêts et le fait que les pays les plus puissants perdraient de leur influence ont jusqu’à présent rendu impossible toute réforme en profondeur.
Évolution des contenus et des normes
Outre les adaptations institutionnelles, les contenus et les normes de l’ONU ont également évolué. Ainsi, la notion de sécurité a par exemple été progressivement élargie: alors qu’à l’origine, l’accent était mis sur les conflits interétatiques, les Nations Unies s’occupent aujourd’hui également de la criminalité organisée et du terrorisme, de la disparition des espèces et du changement climatique, ou encore des crises alimentaires et des pandémies. Cette évolution repose sur la prise de conscience que la paix et la sécurité sont étroitement liées aux conditions sociales, économiques et écologiques. Les Objectifs de développement durable de l’ONU, appelés ODD et issus de l’Agenda 2030 de 2015, reflètent cette conception plus globale et systémique du développement et de la stabilité mondiaux.
Le concept de la responsabilité internationale de protéger constitue un autre exemple de changement normatif. Il a vu le jour en réaction à l’inaction de la communauté internationale face aux génocides et aux crimes de masse des années 1990 (Rwanda en 1994 ou Bosnie/Srebrenica en 1995): ce concept stipule que la communauté internationale doit intervenir lorsque les gouvernements ne peuvent ou ne veulent pas protéger leur population contre les violations les plus graves des droits humains. Le principe dit de la responsabilité de protéger (également connu sous le sigle R2P) reste controversé, mais il montre comment les Nations Unies s'efforcent de répondre à de nouveaux défis politiques.
Réorganisation, licenciements et délocalisations d'emplois
L'ONU est souvent plus lente et moins efficace que beaucoup ne le pensent ou ne l'espèrent. Elle n'en reste pas moins une organisation remarquablement résiliente, innovante et efficace: elle a survécu aux turbulences de la Guerre froide, a élargi le nombre de ses membres et s'est vu confier de nouvelles missions, comme l'élaboration conjointe de solutions visant à endiguer le changement climatique. L’ONU a également réussi à adopter sous son égide les Objectifs de développement durable révolutionnaires de l’Agenda 2030 et à les réaffirmer à travers le Pacte pour l’avenir. L’ONU est donc bien plus qu’un simple forum de discussions diplomatiques: elle est tout simplement indispensable à notre coexistence à toutes et à tous et à un avenir durable.
Mais les crises actuelles mettent les Nations Unies à rude épreuve, comme le le mépris manifeste de Trump envers l’ONU, l’attaque brutale de Vladimir Poutine contre l’Ukraine (en 2014 et en 2022) et l’escalade des conflits au Proche-Orient et au Soudan. Les conséquences de la pandémie de Covid-19, ainsi que la perte mondiale de biodiversité, les déplacements de population liés à la guerre et au changement climatique, ou encore les défis liés à la numérisation et à l’intelligence artificielle, mettent également en évidence les limites des structures existantes de l’ONU. Dans le même temps, toutes ces crises montrent clairement que la coopération internationale et les solutions multilatérales sont plus que jamais nécessaires.
La coopération publique au développement ayant chuté à l'échelle mondiale, l'Assemblée générale des Nations Unies de l'année dernière s'était déjà déroulée dans un contexte très difficile; celle qui se tiendra en septembre 2026 devrait s'avérer encore plus ardue. Les tensions géopolitiques se sont encore accrues. Dans le même temps, on constate à quel point le processus de réforme UN80 lancé sous l’égide de l’actuel secrétaire général de l’ONU, António Guterres, est radical et douloureux: un poste sur cinq au sein du Secrétariat a déjà été supprimé. 220 postes ont été transférés de sites à coûts élevés, tels que New York et Genève, vers d’autres sites; à cela s’ajoutent environ 1900 autres postes supprimés dans l’ensemble du système des Nations Unies. Parallèlement, grâce à la numérisation, les procédures administratives se sont améliorées à l’échelle de l’ONU et le système d’aide humanitaire destiné à l’Afghanistan, à Haïti, à la Somalie, au Soudan et aux Territoires palestiniens occupés est en cours d’harmonisation et d’optimisation.
Le siège suisse de l'ONU s'en trouve également affaibli
Au siège de l'ONU à Genève, le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR), l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), le Haut-Commissariat aux droits de l'homme (HCDH), l'Organisation internationale du travail (OIT) ainsi que l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), chargés de la mise en œuvre des Objectifs de développement durable (ODD) au niveau international, sont touchés par des mesures d'économie, des licenciements et des délocalisations de postes.
Certes, Genève est réputée pour être un lieu dédié au développement durable, à l’engagement humanitaire et aux négociations internationales de paix. Mais les réductions opérées par de nombreux gouvernements en matière d’aide au développement ainsi que la tendance de villes comme Doha, Istanbul ou Le Caire à s’imposer comme de redoutables concurrentes pour l’accueil de sommets internationaux, affaiblissent la Genève internationale et la position de la Suisse dans le monde. Il est d’autant plus inexplicable pour les observateurs et observatrices chevronnés, les fondations caritatives et les experts et expertes reconnus que la Suisse affaiblisse et réduise, elle aussi, sa coopération internationale.
La situation de l’ONU n’a presque jamais été aussi précaire qu’aujourd’hui. Son dirigeant actuel quittera ses fonctions cette année encore. Il faut vivement espérer que son successeur ou sa successeure parvienne à sauver les Nations Unies et l’ordre multilatéral et à les faire entrer dans une nouvelle ère de développement durable, pacifique et équitable. Toute autre issue serait tout simplement trop dangereuse pour les populations et pour le monde.
