La dissolution brutale de l’USAID a largement ouvert la voie à la commercialisation de la coopération internationale. S'inspirant de l'initiative chinoise des «Nouvelles routes de la soie», certains pays mettent de plus en plus leur coopération au développement au service de leurs intérêts économiques et géopolitiques et exigent des contreparties. Les États-Unis vont même jusqu’à conditionner leur aide d'urgence à la fourniture de matières premières essentielles et de données de santé privées des pays bénéficiaires.
Au printemps 2025, le président américain a soudainement supprimé une grande partie de l’aide américaine au développement. Les conséquences pour les populations les plus pauvres de la planète et pour le système multilatéral de l’ONU, qui contribue de manière déterminante à la paix, à la prospérité et au développement durable dans le monde, sont considérables et persistantes. L’Agence américaine pour le développement international (USAID) a été victime de la frénésie destructrice fanatique du Département de l’efficacité gouvernementale (DOGE), désormais dissous et en faillite. L’attaque de Trump contre l’aide internationale s’inscrit pleinement dans la doctrine «America first» et le mouvement isolationniste «make America great again».
La coopération au développement traditionnelle fait l'objet de coupes budgétaires
Sur le Vieux Continent également, on observe un abandon progressif du soutien traditionnel apporté aux pays les plus pauvres. L'aide internationale traditionnelle se traduit par des programmes de lutte contre la pauvreté, notamment en faveur de l'accès à l'éducation et à des soins de santé pour toutes et tous. Elle vise à renforcer l’égalité, la démocratie et l’État de droit; elle vise également un développement équitable au sens des Objectifs de développement durable (ODD), ainsi qu’une aide d’urgence inconditionnelle en cas de catastrophes et de guerres.
Cette coopération publique au développement des pays de l’OCDE (APD) a chuté d’un quart rien que l’année dernière. Il s’agit de la plus forte baisse jamais enregistrée en une seule année et de la deuxième année consécutive de recul. L’APD est désormais revenue au niveau qu’elle avait au début de l’Agenda 2030 pour le développement durable, il y a dix ans – alors que la tendance reste à la baisse. Les évolutions actuelles sont sans précédent dans l’histoire de l’APD et constituent un véritable choc pour l’ensemble du système de la coopération internationale.
Le financement à visée commerciale et motivé par des considérations géopolitiques gagne du terrain
Alors que l'aide internationale traditionnelle, fondée sur le partage des responsabilités, la solidarité et des accords multilatéraux négociés conjointement, est réduite, de nouvelles approches du développement voient le jour. C'est le cas, par exemple, du financement commercial du développement: celui-ci s'aligne manifestement sur des intérêts nationaux et géopolitiques. Les «Nouvelles Routes de la Soie» chinoise, appelées aussi «Belt and Road Initiative» (BRI), en est un exemple. Elles permettent notamment de faire avancer de grands projets d’infrastructure dans les secteurs de l’énergie et des transports.
Au lieu de subventions publiques, Pékin accorde, par l’intermédiaire de sa Banque chinoise de développement, des prêts financés par l’émission d’obligations destinées aux investisseurs. Ces prêts sont accordés à des taux d’intérêt proches de ceux du marché et doivent être intégralement remboursés par les «pays bénéficiaires», où ces infrastructures sont construites. Le problème: dans les pays les plus pauvres, cela ne fait qu’aggraver l’endettement. Rien qu’en 2024, les pays en développement et émergents ont versé ensemble un montant record de 415 milliards de dollars d’intérêts sur la dette. Cet argent fait défaut aux secteurs de la santé et de l’éducation, à l’approvisionnement en eau ou à la protection sociale. Depuis longtemps déjà, les flux financiers sortant des pays en développement pour rembourser les dettes échues et payer les intérêts sont supérieurs aux aides reçues de la part d’autres pays.
La grande promesse du financement mixte
La réponse de l’Europe à la politique du développement chinoise est l’initiative « Global Gateway ». Lancée en 2021, elle répond largement aux intérêts des pays européens, mais reste néanmoins explicitement alignée sur les Objectifs de développement durable de l’Agenda 2030 des Nations Unies et sur les objectifs climatiques de l’Accord de Paris. Elle soutient elle aussi des projets d’infrastructure, mais contrairement à la Chine, promeut également les principes de démocratie, de transparence et d’État de droit.
Il en va autrement des initiatives américaines BUILD Act (2018) et Build Back Better World (2021): sous la majorité républicaine au pouvoir, celles-ci ont une orientation nettement plus commerciale et égoïste et s’inscrivent dans le «consensus de Wall Street», qui vise à rendre «finançables» et attractifs pour les investisseurs privés des projets d’infrastructure qui sont habituellement publics ou semi-publics. Afin d’attirer les investisseurs, les contraintes réglementaires sont réduites: il peut s’agir, par exemple, d’un assouplissement des normes environnementales et de sécurité, d’une protection juridique contre la nationalisation ou de limitations de responsabilité. Pour compenser les risques financiers des investisseurs, des subventions et d’autres formes d’aides publiques, telles que des garanties, des prêts préférentiels et des allègements fiscaux viennent s’y ajouter.
La International Development Finance Corporation (IDFC) est chargée de la mise en œuvre de la loi américaine BUILD Act et de l'initiative «Build Back Better World». Elle s'efforce d'attirer des capitaux privés au moyen de prêts aux conditions du marché et de crédits à l'exportation, d'assurances contre les risques politiques ou de prises de participation (financement mixte). Parmi les principaux projets financés par l’IDFC figurent les investissements sous forme de prêts dans le corridor de Lobito, en Afrique australe. Dans ce contexte, le soutien apporté à la ligne ferroviaire reliant la côte atlantique angolaise à la République démocratique du Congo vise manifestement à couper l’herbe sous les pieds de l’Europe et de la Chine et à permettre aux entreprises américaines d’accéder directement à des minerais stratégiques.
Intérêt personnel, conditionnalité – voire chantage
Cette nouvelle pratique du financement mixte soutient les entreprises nationales et sert les intérêts économiques et géopolitiques des pays donateurs. Elle pose toutefois un problème, car elle détourne l’attention et les ressources de la coopération au développement traditionnelle, ce qui a pour conséquence de priver de financements essentiels les secteurs de la santé, de l’éducation, de la lutte contre le changement climatique et de l’aide d’urgence. Pour les pays bénéficiaires, l’efficacité du «consensus de Wall Street» reste contestée, car si certains investissements peuvent s’avérer utiles, ils manquent souvent de durabilité, ne créent pas suffisamment d’emplois de qualité et locaux, et enfoncent davantage ces pays dans l’endettement.
La nouvelle approche de l'administration américaine en matière de développement dans les pays les plus pauvres est particulièrement problématique: non seulement les États-Unis ont commencé à y réduire massivement leur aide, mais ils obligent également les pays africains à leur acheter des systèmes d’intelligence artificielle, à transmettre leurs données de santé publiques aux autorités et aux laboratoires pharmaceutiques américains, ou à céder des matières premières naturelles à leur industrie. Ceux qui refusent de conclure un accord risquent de voir toutes les aides financières suspendues, notamment celles destinées au traitement du VIH et de la tuberculose. Il s’agit là de chantages éhontés, qui sont désormais devenus la norme sous Trump. Exemple concret: dans le cas de la Zambie, il est prévu que le pays transmette pendant 25 ans les séquences génomiques d’agents pathogènes en échange d’une aide financière. De plus, cette aide est subordonnée à la condition d’accorder aux États-Unis l’accès au cuivre, au cobalt et au lithium zambiens.
