Les pays d'Amérique latine basculent les uns après les autres vers la droite – ce qui enchante le président américain Trump. La criminalité et les défaillances de la gauche font le jeu des populistes conservateurs. Alors que les nouveaux dirigeants misent sur la sécurité, la répression et l’exploitation des ressources naturelles, la justice sociale, la protection de l’environnement et les droits civiques perdent du terrain. L’attention se tourne désormais vers l’élection présidentielle au Brésil, où le clan ultra-conservateur de Bolsonaro fait pression pour revenir au pouvoir.
Lors du second tour des élections du 21 juin 2026, c’est le candidat d’extrême droite, Abelardo de la Espriella, qui s’est imposé en Colombie. Le nouveau président entretient de bonnes relations avec le président américain Trump et lui est fidèle – contrairement à son prédécesseur de gauche, Gustavo Petro. De la Espriella a obtenu la nationalité américaine il y a trois ans, après avoir vécu dix ans en Floride. Trump a fait du changement de gouvernement en Colombie une condition préalable à la poursuite du soutien financier et en matière de sécurité de la part de Washington. Avec les nouveaux dirigeants colombiens, la Maison Blanche dispose d’un nouveau chef d’État docile dans son «arrière-cour» latino-américaine.
Le résultat de cette élection s’inscrit dans une série de victoires de l’extrême droite en Amérique latine: Nayib Bukele au Salvador en 2019 (réélection en 2024), Javier Milei en Argentine en 2023, Daniel Noboa en Équateur en 2023 et 2025, José Antonio Kast au Chili en 2025 – et Keiko Fujimori, fille du dictateur Alberto Fujimori, au Pérou le 7 juin 2026. Toutes ces personnalités misent sur un État réduit au minimum possible mais répressif, ainsi que sur un programme économique allant du néolibéralisme au libertarisme. Elles s’alignent sur Washington, méprisent les solutions multilatérales et exercent la vengeance contre leurs adversaires politiques.
De nombreux mérites, mais aussi de graves manquements
Ce glissement vers la droite n'est pas tout à fait une surprise. La crise financière internationale de 2008 et ses conséquences, aggravées par la pandémie de coronavirus, ont plongé toute l'Amérique latine dans la récession. Les guerres en Ukraine et en Iran réduisent encore davantage le pouvoir d'achat des populations dans des pays comme l'Argentine, la Bolivie, la Colombie et le Venezuela. Selon la Banque mondiale, si l’Amérique latine a certes réussi à réduire progressivement la proportion de personnes pauvres, un quart de la population vit toujours dans une pauvreté extrême.
Certes, l’Amérique latine doit de nombreux progrès sociaux et démocratiques aux gouvernements de gauche. Mais la gauche n’a pas réussi à répartir la prospérité de manière plus équitable. Elle a trop longtemps misé sur les exportations lucratives de matières premières et les «recettes faciles», au lieu de renforcer les industries de transformation et, par là même, la valeur ajoutée nationale et de mettre en place des structures durables. Les groupes de population défavorisés, les personnes issues de la classe moyenne inférieure et les jeunes se sont donc éloignés de plus en plus d’une politique progressiste et parfois déconnectée de la réalité. Dans les urnes, de nombreuses personnes se sont donc exprimées par protestation contre les dirigeants en place.
Déréglementer, exploiter et attiser la haine
C'est ainsi qu'en Argentine, le libertarien Javier Milei est arrivé au pouvoir «à la tronçonneuse»: grâce à des mesures d'austérité radicales et extrêmement douloureuses, ainsi qu'à un démantèlement rigoureux de l'État, il a réussi à faire baisser le taux d'inflation, qui ne cessait d'augmenter depuis des années. Dans le même temps, le chômage augmente et le taux de pauvreté s'alourdit. Des manifestations éclatent donc régulièrement. Jusqu’à présent, cependant, les citoyens mécontents et appauvris n’ont pas réussi à ébranler ce président obstiné. Des thèmes tels que la justice sociale, l’égalité des chances, la protection de l’environnement et les droits politiques perdent du terrain; pour cet «anarcho-capitaliste» autoproclamé, la sécurité nationale, l’exploitation des ressources fossiles et une économie de marché débridée sont prioritaires.
Le nouveau président chilien, José Antonio Kast – un admirateur déclaré de l’ancien dictateur Augusto Pinochet – prévoit une «méga-réforme» qui comprend des baisses d’impôts, des coupes drastiques dans les dépenses publiques et la fusion d’administrations. En Équateur, Daniel Noboa souhaite réduire de moitié le nombre de ministères, «assouplir» le marché du travail, créer de nouvelles zones de libre-échange dédiées à la haute technologie et à l’intelligence artificielle et attirer les investissements étrangers dans les secteurs minier et énergétique. Jusqu’à présent, il s’est toutefois surtout fait remarquer par des violations des droits humains, des interventions policières violentes et une militarisation générale de l’État. En Colombie, de la Espriella souhaite renforcer l’armée et, avec l’aide des États-Unis, détruire les cultures de coca et démanteler les cartels de la drogue. Ce populiste de droite entend réduire l’appareil d’État et déréglementer l’économie, baisser les impôts et attirer les investissements étrangers dans le pays afin d’exploiter l’eau, le pétrole et le charbon.
Pendant ce temps, Nayib Bukele est solidement installé au pouvoir au Salvador. Il jouit d’une grande popularité malgré son mépris des contraintes constitutionnelles et politiques. Depuis 2022, Bukele gouverne en vertu de lois d'urgence qui suspendent des libertés civiles fondamentales. Son appareil sécuritaire peut arrêter des personnes sans mandat d'arrêt, y compris des mineurs âgés d'à peine 12 ans. Il fait comparaître des centaines de suspects lors de procès collectifs. Aujourd'hui, un Salvadorien sur 57 est incarcéré – le taux le plus élevé au monde. À l'instar de l'actuel président américain, Bukele a limogé des juges de haut rang et remplacé les tribunaux par des fidèles. Dans le même temps, la pauvreté ne cesse d’augmenter dans le pays depuis son arrivée au pouvoir. La Banque mondiale recommande au pays de renforcer son marché du travail – comme elle le fait pour de nombreux autres pays d’Amérique latine.
Tous ces gouvernements populistes de droite ont en commun d’attiser un «combat culturel». Celui-ci vise les droits des femmes, l’avortement, l’homosexualité et «l’hystérie climatique de gauche». Ils réclament un retour à «l’ordre» politique, social et religieux, quoi que cela puisse signifier. Et tandis que le multilatéralisme est méprisé, les nouveaux dirigeants cultivent un patriotisme égocentrique et nationaliste. Cela aussi, à l’image du dogme «America first» de Trump.
Des élections serrées et des sociétés divisées
Il est toutefois tout à fait possible que le groupe politique des représentants et représentantes de Trump soit finalement moins puissant que ne l’espère le locataire de la Maison Blanche. Ainsi, certains présidents gouvernent sans majorité parlementaire, tandis que d’autres ne s’imposent que grâce à une large coalition de droite regroupant des radicaux et des conservateurs traditionnels. Le Chilien Kast et l’Argentin Milei doivent obtenir des majorités politiques au sein de leurs parlements pour chacun de leurs projets. Quant au Colombien de la Espriella, il ne dispose pas de son propre parti à la Chambre des représentants ni au Sénat. La plupart des présidents n’ont d’ailleurs été élus qu’avec une marge infime – en Colombie et au Pérou, avec nettement moins d’un point d’avance. Tout cela montre à quel point les gouvernements concernés reposent sur des bases fragiles et à quel point les sociétés d’Amérique latine sont profondément divisées.
Les prochaines élections présidentielles auront lieu le 4 octobre 2026, au Brésil. Pour l'instant, Luiz Inácio Lula da Silva, de gauche, conserve l'avantage. Mais avec Flávio Bolsonaro, le fils de l'ancien président Jair Bolsonaro, il se retrouve face à un adversaire imprévisible. On se souvient de l'échec total de son père pendant la pandémie de Covid-19, de la déforestation catastrophique de la forêt tropicale, du mépris flagrant des institutions démocratiques ainsi que de la tentative de coup d'État avortée de janvier 2023 – près de deux ans après qu'une foule en colère aux États-Unis a pris d'assaut le Capitole le 6 janvier 2021.
C'est justement maintenant que survient le retrait
Reste à voir combien de temps une majorité des populations d’Amérique latine continuera à soutenir ces dirigeants d’extrême droite, plus proches du président américain que de leur peuple. La question de savoir dans quelle mesure l’influence américaine restera forte dans la région reste également ouverte. Quoi qu’il en soit, le président américain ne parvient pas à imposer sa «doctrine Monroe» aussi facilement et sans opposition qu’il l’avait espéré. La guerre en Iran, la situation confuse au Venezuela et la résistance politique du président brésilien Lula da Silva lui montrent les limites de sa prétention hégémonique.
D’ailleurs, c’est précisément dans ce contexte mouvementé que les conseillers fédéraux du PLR et de l’UDC ont imposé, peu avant la pause estivale, que la Suisse se retire définitivement et complètement de la coopération internationale en Amérique latine. Ce nouveau démantèlement et cette réorganisation de la coopération internationale (CI) s’expliquent moins par des considérations stratégiques que par la simple volonté de faire passer en force la politique d’austérité rigoureuse des partis bourgeois. Il y a deux ans à peine, lors du retrait de la DDC d’Amérique latine, on affirmait encore: «La Suisse reste présente en Amérique latine. Elle a tout intérêt à entretenir des relations positives et constructives.» À l’avenir, cependant, il était prévu que d’autres instruments soient utilisés pour entretenir ces relations: «des mesures commerciales et économiques, des dialogues politiques, la collaboration au sein d’organisations multilatérales, la politique en matière de droits humains, la promotion de la démocratie et de la paix, l’aide humanitaire et les thèmes pour lesquels la Suisse peut apporter une valeur ajoutée grâce à son expertise, par exemple le changement climatique, l’eau, la sécurité alimentaire ainsi que la santé et les migrations». Ces relations ont pris soudainement un coup de vieux.
