Des investissements rentables en Europe du Sud-Est et dans le Caucase du Sud

Pourquoi la Suisse devrait rester engagée
PAR: Matthias Herr, Zenebe B. Uraguchi - 01 octobre 2026

La Suisse réduit et réorganise sa coopération internationale (CI). Cette mesure touche également son engagement en Europe du Sud-Est et dans le Caucase du Sud. On oublie souvent que la coopération au développement n’est pas seulement une aide caritative, mais avant tout un investissement stratégique: un soutien visionnaire et précieux en faveur de la stabilité, de la démocratie, de l’économie de marché et du développement durable. 

En juin 2026, le Conseil fédéral a annoncé une réorganisation de la coopération internationale: de nouvelles coupes budgétaires, une répartition stricte des tâches entre la Direction du développement et de la coopération (DDC) et le Secrétariat d'État à l'économie (SECO) ainsi qu'une importance nettement accrue accordée à l'aide humanitaire à court terme. En revanche, la coopération bilatérale au développement à long terme devrait voir son enveloppe financière réduite d’environ 23 % d’ici 2030. Parallèlement, la responsabilité pour l'UE, les Balkans occidentaux et certaines régions d'Asie doit passer de la DDC au SECO. Alors que la DDC se concentre sur les institutions locales et la bonne gouvernance, la marge de manœuvre de la société civile et les structures démocratiques, le SECO intervient principalement dans les domaines du secteur privé, des infrastructures et du commerce. 

Ces coupes budgétaires et ce transfert de responsabilités soulèvent deux questions stratégiques. La Suisse peut-elle transférer des compétences de la DDC au SECO sans perdre les relations, le savoir-faire institutionnel et les réseaux bâtis au fil des décennies? Et saura-t-elle distinguer un retrait réussi d’un abandon prématuré, tout en préservant ces acquis essentiels au moment où l’Europe de l’Est et du Sud-Est ainsi que le Caucase du Sud entrent dans une nouvelle phase de concurrence géopolitique? 

Une région en pleine effervescence 

Dans le même temps, l’élargissement de l’UE dans les Balkans occidentaux a pris de l’ampleur; la Moldavie et l’Ukraine poursuivent leurs réformes dans des conditions très difficiles. La Géorgie et l’Arménie ont en partie inversé leurs rôles dans leur rapprochement avec l’UE, et le Caucase du Sud reste instable. La marge de manœuvre de la société civile se réduit: le CIVICUS Monitor a reclassé tant la Géorgie que la Serbie dans la catégorie «réprimée» (repressed) pour les années 2024 à 2025. La plupart des pays obtiennent de mauvais résultats dans l’indice de perception de la corruption de Transparency International. Les voies de réforme divergent, les conflits non résolus persistent et la région perd de la main-d’œuvre qualifiée en raison de l’exode. 

Vu de Bruxelles ou de Berne, il s'agit de géopolitique. Mais vu d'Asureti, de Chisinau ou de Pristina, il est vital qu'un producteur ait accès à un nouveau marché, qu'une commune puisse gérer efficacement les fonds publics ou qu'une entreprise respecte les normes européennes. Le succès ou l’échec de l’intégration européenne dépend du bon fonctionnement des institutions, de la réussite des entreprises et de la liberté d’action et des acteurs et actrices locaux. C’est précisément là qu’intervient la coopération au développement – et c’est précisément là que les intérêts de la Suisse rejoignent ceux de la région. 

La question budgétaire en Suisse 

À Berne, le débat sur la coopération au développement commence généralement par une question simple: pourquoi continuer à dépenser de l'argent à l'étranger alors que les finances publiques nationales sont sous pression? Face aux besoins concurrents dans les domaines de la défense, de la santé, de l'éducation et des infrastructures, la coopération au développement apparaît souvent comme l'un des postes budgétaires les plus faciles à réduire. Ce débat est légitime. Il est toutefois important de ne pas considérer la coopération au développement comme une dépense annuelle, mais comme une contribution judicieuse et précieuse à la stabilité, à la démocratie et au développement durable. 

La grande valeur de la coopération au développement à long terme est de nature cumulative: des administrations transparentes et des processus institutionnels fluides se mettent en place au fil des années grâce à l’instauration d’un climat de confiance et continuent d’exercer leur effet bien au-delà de la fin d’un programme donné. Lorsque les communes apprennent à gérer plus efficacement les ressources publiques, lorsque les entreprises établissent des liens avec de nouveaux marchés, ou lorsque les autorités publiques développent des formes durables de coopération avec des partenaires locaux du secteur privé et de la société civile, ces initiatives continuent de fonctionner même après la fin du dernier soutien apporté par la Suisse au projet. 

Sous cet angle, les dépenses consacrées au développement constituent des investissements visant à de meilleures perspectives d'emploi, des administrations plus efficaces, des marchés performants et la paix régionale. Elles contribuent à un voisinage européen plus libre, plus stable et plus prospère, auquel la Suisse porte également un intérêt direct. La question cruciale pour le Conseil fédéral et le Parlement n'est donc pas seulement de savoir combien coûte un programme, mais aussi ce qui serait perdu s'il venait à disparaître. 

Ce que la Suisse peut contribuer à mettre en place 

Les programmes soutenus par la Suisse dans la région apportent des réponses à ces enjeux. Grâce à la promotion économique locale, les producteurs et productrices de vin en Géorgie disposent aujourd’hui d’une plateforme commerciale commune. Neuf conseillères et conseillers formés sur place proposent des services qui touchent chaque année entre 20 et 30 vignerons et vigneronnes. Parallèlement, une union régionale du vin a suscité l’intérêt d’environ 70 producteurs et productrices. Mais au-delà des chiffres, c’est la structure qui perdure qui importe: un mécanisme d’échange d’informations, de défense des intérêts et de collaboration collective avec les acheteurs et acheteuses et les institutions publiques. 

Au Kosovo, le soutien apporté depuis des années par le programme DEMOS – cofinancé par la Suisse, la Suède et l’UE – a aidé les communes à améliorer les mécanismes de financement public. Cette approche favorise l’autonomie locale et confère aux citoyennes et citoyens ainsi qu’aux organisations de la société civile un rôle clair dans le contrôle des services communaux. Rien que dans le cadre du travail d’Helvetas en matière de gouvernance dans la région, 577'887 personnes au total ont bénéficié en 2025 d’un accès à des services publics améliorés grâce à plus de 600 institutions partenaires. 

En Moldavie, l’accès des petites entreprises aux marchés européens s’améliore. Le programme OPTIM, soutenu par la Suisse, collabore avec des associations professionnelles et des prestataires de services financiers et encourage le respect des normes et des certifications. Cela inclut notamment la certification GlobalG.A.P. en groupe, qui rend les labels européens plus abordables pour les petits producteurs et productrices. Depuis 2023, 388 entreprises ont ainsi été aidées à pénétrer des marchés plus porteurs, et leur chiffre d’affaires cumulé a augmenté de 45%. 

L’Albanie offre enfin l’exemple le plus parlant de la direction que prend le processus de coopération au développement conjointe: RisiAlbania, un programme suisse de douze ans visant à promouvoir l’emploi des jeunes, n’a pas pris fin en 2025 parce que son financement était arrivé à terme, mais parce que son principe central fonctionne désormais sans soutien externe: les exportateurs et les exportatrices font aujourd’hui appel à des cabinets de conseil locaux pour obtenir des conseils en matière de certification; les entreprises et les jeunes à la recherche d’un emploi utilisent systématiquement la nouvelle plateforme numérique mise au point par l’Agence nationale pour l’emploi; et les communes et les universités ont intégré des services d’orientation professionnelle dans leurs structures habituelles. 

Le vin géorgien, les communes kosovares, les systèmes de certification moldaves et les services albanais de placement peuvent apparaître comme des parcours de développement sans rapport les uns avec les autres. En réalité, ils illustrent tous le même principe: le résultat le plus précieux n’est pas l’activité financée par le bailleur de fonds, mais la capacité qui est mise en place et qui perdure une fois que celui-ci est parti. Le nombre de projets et les dépenses annuelles montrent ce que la Suisse investit. Cependant, c’est en examinant ce qui subsiste par la suite que l’on voit ce que la Suisse a contribué à construire de manière durable. 

L'importance de rester – et de choisir le bon moment pour partir 

En termes de volume de financement, la Suisse ne peut rivaliser ni avec l'UE ni avec la Chine – et n'a d'ailleurs pas besoin de le faire. Jusqu'à présent, ses atouts résidaient dans son expertise technique et son efficacité, dans sa crédibilité et sa neutralité politique, ainsi que dans les relations qu'elle a nouées au fil du temps avec les gouvernements, les entreprises et les organisations de la société civile. 

Dans à peine deux ans, les programmes de la DDC consacrés à la gouvernance et à la société civile dans la région doivent être supprimés – c’est-à-dire précisément ceux qui sont les plus difficiles à transférer au SECO, dont l’orientation est essentiellement économique. Cela n’est pas sans conséquences, car les signes d’une dérive autoritaire sont de plus en plus visibles: recul de la démocratie et réduction de la marge de manœuvre de la société civile. Il est particulièrement important, en ce moment même, de poursuivre patiemment le travail visant à mettre en place des institutions fiables et transparentes ainsi qu’une bonne gouvernance, avant qu’un déclin insidieux ne se transforme en crise. 

Partout dans le monde, les principaux pays donateurs réduisent ou restructurent leur engagement sous la pression des budgets nationaux et de l’évolution des priorités politiques. Cependant, là où l’engagement occidental se retire, d’autres acteurs étendent leur influence – non seulement en comblant les déficits de financement, mais aussi en imposant moins d’obligations aux élites et en orientant les institutions et les processus de réforme vers d’autres directions, moins souhaitables. 

Il va de soi que la poursuite du financement n’est pas une fin en soi. Certains programmes doivent prendre fin. RisiAlbania montre qu’une bonne coopération au développement peut finir par se rendre superflue. La question centrale que le Conseil fédéral et le Parlement devraient se poser est donc de savoir si la Suisse est capable de faire la distinction entre un retrait réussi et un retrait prématuré. Partir lorsqu’une institution est capable de fonctionner de manière autonome est un succès. Partir alors qu’elle est encore chancelante, que des puissances concurrentes se tiennent prêtes à intervenir, peut en revanche transformer une économie financière apparente en perte stratégique aux conséquences lourdes. 

 

 

Cet article de «Perspectives politiques» est une version abrégée du billet de blog détaillé en anglais, When Development Cooperation Becomes Strategic | Helvetas 

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