Au-delà du seuil de 1,5 degré

A la COP31, la communauté internationale doit resserrer les rangs
PAR: Patrik Berlinger - 01 octobre 2026

La chaleur extrême, les incendies et les inondations meurtrières sont un message venu futur, un signe de qui nous attend. Nous devons veiller à ce que le seuil de 1,5 degré ne soit dépassé que de façon minime et temporaire. Cela nécessite de l’ambition, quelques soient nos divergences:  la communauté internationale doit resserrer les rangs et rapprocher ses positions en matière de politique climatique, dans l’intérêt de toutes et tous. 

La critique est aisée : on peut, par exemple, réduire les conférences annuelles sur le climat à de simples forums de discussion inefficaces, sans résultats concrets. C’est toutefois méconnaître la complexité, les exigences et parfois l’épuisement qu’implique l’élaboration de politiques multilatérales. La politique climatique internationale progresse sur un chemin semé d’embûches. Régulièrement pourtant, des progrès concrets et des accords révolutionnaires comme celui de Paris voient le jour. 

Le fait est que sans cette gouvernance transnationale sous l’égide de l’ONU, le monde serait déjà en feu depuis longtemps. Il y a seulement douze ans, avant l’adoption de l’Accord de Paris sur le climat, la communauté internationale s’engageait sur une trajectoire menant à une hausse des températures de 3,5 degrés, un niveau destructeur et hostile à la vie. Aujourd’hui, à peine dix ans plus tard, nous nous dirigeons vers un réchauffement compris entre 2,1 et 3,3 degrés au maximum par rapport à l’ère préindustrielle. 

«Limiter le dépassement» 

Cette hausse n’en reste pas moins dévastatrice pour l’humanité et l’environnement et le scénario optimiste de 2,1 degrés semble de moins en moins réaliste au vu de l’inaction des gouvernements, du retrait des États-Unis de l’Accord de Paris sur le climat, ainsi que des nombreuses guerres et des reculs observés concernant les Objectifs de développement durable. Il n’est donc pas surprenant que l’ONU ait récemment admis, face à l’indifférence de nombreux gouvernements en matière de politique climatique, que le monde franchira le seuil critique de 1,5 °C ces prochaines années, ce qui rendra les risques climatiques de plus en plus importants. 

Un rapport de l'ONU (2018) a depuis longtemps illustré comment, dès 1,5 °C de hausse, les risques et les conséquences s'intensifient à chaque fraction de degré supplémentaire: phénomènes météorologiques extrêmes mettant la vie en danger et écosystèmes détruits, États insulaires en train de sombrer et villes côtières inondées. Le rapport actuel « Limiting Overshoot » (2026) plaide, notamment en raison des points de basculement menaçants, en faveur d’une trajectoire de «dépassement, pic et recul », afin de minimiser l’ampleur et la durée du dépassement et de revenir sous la barre des 1,5 degré le plus rapidement possible. 

Cela nécessite toutefois une réduction immédiate et résolue des émissions de CO₂ et de méthane, ainsi qu’une élimination rigoureuse et efficace du CO₂, par exemple grâce à la protection des forêts, au reboisement et à la formation d’humus dans le cadre d’une agriculture écologique. Néanmoins, nous ne pouvons dès à présent pas faire l’économie de mesures d’adaptation rapides, efficaces et coûteuses – même si celles-ci ne sont possibles que dans une mesure limitée et que des conséquences climatiques irréversibles sont déjà inévitables. 

Chacun peut apporter une contribution précieuse 

Incendies, crues soudaines et canicules record: 2026 a été l’été des catastrophes à répétition. Lors de la COP31, la conférence sur le climat qui se tiendra en novembre en Turquie, tous les gouvernements devront donc se mobiliser pour mettre le monde sur la voie d’une «transition juste», c’est-à-dire une transformation équitable de l’économie et de la société. Une telle transition dépasse le cadre du secteur énergétique et englobe l'économie circulaire, la mobilité électrique et le secteur de la construction à faibles émissions de CO₂, l'agriculture biologique et les systèmes alimentaires durables, ainsi que certains ajustements en matière de mode de vie et d'habitudes. 

La Suisse a aussi sa part de responsabilité. Car elle aussi rate ses objectifs climatiques. Et ce, de manière étonnamment flagrante. La Suisse ne devrait en réalité pas se permettre cela. Au contraire: elle devrait montrer la voie avec assurance et ambition. Lors des conférences internationales sur le climat, les cartes de la politique climatique sont sur la table, aucun pays n’échappe à l’attention. Les pays du Sud global guettent: les pays industrialisés comme la Suisse tendent-ils la main aux pays plus pauvres? Font-ils tout ce qui est en leur pouvoir, compte tenu de leurs avantages financiers et technologiques? Ou les gouvernements se cachent-ils derrière de belles paroles et des déclarations d’intention? 

Des pays innovants, dotés de solides ressources financières et bien connectés, comme la Suisse, peuvent montrer la voie et servir d'exemple aux autres – dans leur propre intérêt. Rappelons-nous de l’été caniculaire,  du recul des glaciers et des dégâts causés par la grêle. 

Les domaines dans lesquels la Suisse peut faire la différence: faire avancer le changement au niveau national 

L'Accord de Paris fixe les objectifs suivants: en 2030, les émissions devront être inférieures d'au moins 50 % à celles de l'année de référence 1990. Parallèlement, la moyenne des émissions pour la période 2021-2030 devra être inférieure d'au moins 35 % au niveau de 1990. L’analyse des dernières données montre toutefois que si les émissions continuent d’évoluer comme jusqu’à présent, ces deux objectifs ne seront pas atteints – et ce, de manière significative. 

En Suisse, cela tient également au fait que le Conseil fédéral poursuit une stratégie erronée: depuis des années, il mise sur la compensation à l’étranger des manquements climatiques nationaux en achetant des quotas d’émission à d’autres pays. Or, bon nombre de ces projets ne fonctionnent pas comme prévu. Et l’acquisition de crédits de haute qualité s’avère plus difficile que prévu. À ce jour, à peine 0,13 % de la quantité de crédits nécessaire a pu être transférée en Suisse. La voie empruntée s’avère être une impasse – avec des conséquences négatives pour la réputation de la Suisse. Et pour le climat mondial. 

Il est grand temps de changer de cap: la Suisse devrait réduire les subventions néfastes pour le climat dans le secteur des transports, promouvoir l'énergie solaire et éolienne et rendre son système alimentaire plus durable, afin de moins dépendre des compensations (discutables) mises en place dans les pays pauvres. 

Les domaines dans lesquels la Suisse peut faire la différence: soutenir les pays les plus pauvres 

La crise climatique engendre des coûts, tant pour les mesures visant à réduire les émissions de CO₂ que pour l'adaptation au réchauffement et la prise en charge des dommages. Les pays du Sud ne peuvent en aucun cas supporter ces coûts à eux seuls. C’est pourquoi il a été convenu en 2009 que les pays industrialisés verseraient, à partir de 2020, 100 milliards de dollars par an au titre du «financement climatique». Cet objectif a été atteint en 2022 – même si ce n’est qu’en prélevant ces fonds sur les budgets existants de l’aide au développement. Mais cela ne suffit pas. C’est pourquoi il a été convenu, lors de la Conférence sur le climat de 2024 à Bakou, de tripler au moins le financement climatique d’ici 2035. Dans une lettre ouverte adressée au Conseil fédéral, la communauté scientifique suisse souligne que même ces 300 milliards de dollars devraient au moins être doublés. 

La Suisse ne peut faire l’économie d’augmenter ses contributions au financement international de la lutte contre le changement climatique et de les aligner sur le nouvel objectif financier mondial. Pour ce faire, elle devrait envisager des prélèvements socialement acceptables et respectueux du principe du pollueur-payeur, par exemple sur les fortunes très importantes, sur les bénéfices tirés du commerce des matières premières fossiles, sur les transactions financières dans les secteurs fossiles ou sur les vols privés. Elle pourrait également se rallier à des initiatives internationales officielles qui ont fait de la justice climatique leur cheval de bataille – comme la «Global Solidarity Levies Task Force», qui a présenté ses propositions lors de la dernière conférence sur le climat. 

Les domaines dans lesquels la Suisse peut faire la différence: tirer parti des «grands leviers» 

Ce n’est plus un secret depuis longtemps que la Suisse disposerait d’un levier particulièrement important pour protéger le climat et les populations dans deux domaines: le transport aérien et la place financière. Or, c’est justement en août dernier, après la canicule meurtrière de l’été 2026, que le Conseil fédéral a annoncé qu’il rejetait l’initiative sur la place financière – et ce, sans contre-projet. Or, selon les observateurs et observatrices, le secteur financier s’écarte largement des objectifs climatiques, tandis que l’économie réelle s’oriente lentement vers la neutralité carbone. Les banques et les compagnies d’assurance suisses continuent de financer et d’assurer des investissements se chiffrant en milliards. Selon McKinsey, la place financière suisse est responsable de jusqu’à 18 fois plus d’émissions de CO₂ que celles émises en Suisse. 

L'industrie aérienne opère elle aussi en marge des objectifs climatiques de l'Accord de Paris. Elle reste étonnamment peu réglementée. Jamais autant de personnes n'ont pris l'avion au départ de Zurich que durant cet été caniculaire. Mais ne nous leurrons pas: le nouveau carburant d'aviation, appelé «Sustainable Aviation Fuel» (SAF), ne nous sauvera pas. Sa production pose de nombreux problèmes. Le taux de mélange décidé est négligeable et l’offre ne pourra jamais couvrir la demande mondiale. Cela signifie que seules des alternatives réelles au transport aérien et des directives gouvernementales pourront actionner le levier climatique majeur de la Suisse. Mais à l’heure actuelle, nous en sommes encore très loin.  

Trump | © Keystone/AP/Mark Schiefelbein

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