L’histoire d’Haïti est marquée par des luttes répétées pour la souveraineté et l’autonomie politique. En période de crises économiques, politiques et sociales, le pays a bénéficié de l’appui des partenaires internationaux sous la forme d’aide internationale. Les effets de ces interventions demeurent toutefois discutables. Les coûts politiques, économiques et sociaux qu’elles ont engendrés — tant pour l’État haïtien que pour la population — n’ont, à ce jour, pas fait l’objet de réflexion profonde de la part de la communauté internationale.
Il existe un large consensus sur le fait que les partenaires internationaux — souvent qualifiés de «pays amis» — n’ont jusqu’à présent pas été en mesure d’offrir à Haïti une issue viable à la crise persistante. Après plus d’un siècle de coopération internationale, les conditions de vie continuent de se détériorer.
L’histoire montre que l’appui international aux pouvoirs en place a souvent été conditionné par des intérêts économiques et géopolitiques régionaux. Entre 1957 et 1971, le régime autoritaire de François Duvalier a bénéficié d’un soutien économique et militaire important, notamment de la part des États‑Unis, en dépit de violations massives des droits humains. Cet appui s’expliquait par l’alignement du régime sur les politiques anticommunistes de l’hémisphère occidental dans le contexte de la guerre froide, où la «stabilité» de la région s’avérait stratégique.
Intervention militaire américaine pour le rétablissement de la démocratie
Après la chute de Jean‑Claude Duvalier (le fils et successeur de François Duvalier), la période 1987–1990, pourtant porteuse d’espoirs démocratiques, est marquée par une instabilité chronique et des violences persistantes. La première élection véritablement démocratique porte Jean‑Bertrand Aristide au pouvoir en décembre 1990. Ces espoirs ont été rapidement interrompus par un coup d’État militaire en 1991.
Les multiples accords politiques et initiatives diplomatiques menés par l’Organisation des États américains (OEA) et les Nations Unies (ONU) entre 1991 et 1994 échouent à rétablir durablement l’ordre constitutionnel. Face à l’impasse, une intervention militaire américaine (sous le nom de «Operation Uphold Democracy») permet le retour d’Aristide et la démobilisation de l’armée haïtienne considérée à l’époque comme profondément politisée. Ce retour au pouvoir s’opère sous une forte contrainte économique des institutions de Bretton Woods (Banque Mondiale et Fond Monétaire International) qui utilisent l’aide au développement comme une arme redoutable, comme elles l’ont fait à travers le programme d’ajustement structurel en Afrique, pour orienter les politiques nationales d’Haïti.
Ces institutions ont imposé à Aristide des réformes économiques de type libéral: privatisation d’entreprises publiques et l’ouverture accrue des marchés aux importations. L’ouverture du marché haïtien favorise notamment l’importation massive de riz américain, aujourd’hui à hauteur d’environ 90% de la consommation nationale, illustrant une dépendance alimentaire structurelle.
Nouvelle forme d’ingérence
Entre 1994 et 2004, Jean‑Bertrand Aristide et René Préval (qui avait occupé le poste de Premier ministre sous la présidence d’Aristide) se succèdent au pouvoir dans un contexte de crises politiques récurrentes, marqué par la dissolution du Parlement, des élections largement contestées et une instabilité persistante. Entre violences et déstabilisation politique, les dérives du pouvoir sous Aristide ont débouché sur des soulèvements populaires. Jugé de plus en plus autoritaire, il est contraint de quitter le pays en 2004 sous fortes pressions nationales et internationales.
Dans ce contexte, la résolution de 2004 du Conseil de sécurité des Nations Unies est adoptée afin d’accompagner le rétablissement de la sécurité et de l’ordre constitutionnel. Si elle institue un cadre officiel d’intervention pour la stabilité et la paix, elle conduit aussi à la mise en place d’un instrument d’ingérence politique accru: le Core Group. Cette coalition regroupe des représentants de l’ONU, de plusieurs États (le Brésil, le Canada, la France, l’Allemagne, l’Espagne, l’Union Européenne, les États-Unis) et l’OEA et la Communauté des Caraïbes (CARICOM), et a coordonné notamment l’action de l’ancienne mission onusienne MINUSTAH.
Progressivement, cette configuration instaure un mode de gouvernance informel dans lequel des décisions politiques majeures sont négociées en dehors des institutions nationales. Le Core Group est ainsi accusé d’avoir influencé, sans mandat démocratique explicite, des processus clés tels que les nominations gouvernementales et la gestion des transitions de pouvoir, tout en soutenant des gouvernements impopulaires au nom de la «stabilité». Cette pratique a nourri une méfiance croissante au sein de la population et de la société civile haïtiennes.
L’un des récents événements qui illustre l’ingérence du Core Group concerne le scandale opposant le Conseil présidentiel de transition (CPT) en Haïti à deux des représentant du groupe: l’ambassadeur du Canada en Haïti et le chargé d’affaires des États-Unis sont accusés, à l’approche des élections présidentielles, de chercher à influencer, voire dicter les décisions prises au sommet de l’État haïtien, en recourant à la menace de sanctions. Pris isolément, cet épisode pourrait être interprété comme un différend ponctuel. Toutefois, replacé dans une perspective structurelle, cet épisode semble s’inscrire dans une stratégie plus large des «pays amis» visant à instaurer une forme de tutelle internationale prolongée, qui limite de facto l’autonomie décisionnelle des institutions nationales haïtiennes.
Transition, stabilité et élections
Après l’échec manifeste du CPT – créé par l’accord du 3 avril 2024 sous l’impulsion de la CARICOM – à remettre le pays sur la voie d’élections libres et démocratiques ainsi que l’échec récent de la mission multinationale de soutien à la sécurité dirigée par le Kenya, aucun résultat probant n’a été enregistré. Haïti demeure plongée dans une violence généralisée des groupes armés et un affaiblissement continu de ses institutions, mettant en évidence les limites persistantes des dispositifs internationaux dans la gestion de la crise haïtienne.
Un Conseil électoral provisoire (CEP) a néanmoins adopté un décret électoral et fixé un calendrier prévoyant le premier tour des élections présidentielles et législatives le 30 août 2026, suivi d’un second tour le 6 décembre 2026. Malgré ces avancées, l’incertitude demeure forte. À l’approche du 7 février 2026 — date prévue de la fin du mandat du CPT — plusieurs partis politiques et organisations de la société civile craignent un vide politique. Ils questionnent la capacité d’une élite politique capable de remplir ce vide et conduire le pays à des élections crédibles et constitutionnelles – faisant fi de toute ingérence internationale. Cette interrogation laisse craindre une ouverture de l’année 2026 marquée par un risque de chaos institutionnel que les «pays amis» d’Haïti pourraient, une nouvelle fois, se révéler incapables de maîtriser.
Malgré ces incertitudes, l’OEA – accompagné de la CARICOM, d’autres bailleurs bilatéraux et multilatéraux et du Core Group – entend proposer, encore une fois, des solutions à la crise haïtienne à travers un nouveau cadre d’intervention. Doté d’un budget estimé à 2,6 milliards de dollars américains, ce programme, intitulé — non sans ironie — «Vers une feuille de route dirigée par Haïti pour la stabilité et la paix: avec un soutien régional et international», s’articule autour de cinq piliers stratégiques: la stabilisation sécuritaire, le consensus politique et la gouvernance, les processus électoraux et la légitimité institutionnelle, la réponse humanitaire, ainsi que le développement durable et le progrès économique. La question qui reste en suspens concerne la capacité réelle de cette nouvelle initiative à rompre avec les logiques d’intervention antérieures, dont l’accumulation n’a jusqu’ici permis ni une stabilité durable ni une souveraineté politique effective pour l’État haïtien et la population.
Ne pas affaiblir la solidarité internationale
Dans un contexte de crises prolongées et de fragmentation institutionnelle persistante, Haïti subit une concurrence accrue d’intérêts internes et externes qui fragilise l’action publique et l’intérêt général. Les populations sont particulièrement affectées par la violence des gangs, l’insécurité généralisée et une exposition accrue aux catastrophes climatiques accentuant leurs vulnérabilités économiques et sociales. La coopération internationale suisse a contribué à atténuer ces vulnérabilités, notamment par son soutien aux infrastructures d’approvisionnement en eau et à la résilience des communautés.
À l’ère d’une reconfiguration du paradigme de la coopération internationale, marqué par une reconnaissance accrue du rôle des acteurs nationaux et locaux dans la conduite des dynamiques de développement et de gouvernance, la Suisse dispose d’un potentiel d’engagement significatif en Haïti et, plus largement, dans la région. Dès lors, à un moment où les besoins en aide humanitaire, en soutien institutionnel et en gouvernance restent importants, un retrait complet de la Suisse d'Amérique latine et des Caraïbes serait contraire aux principes de sa coopération internationale et pourrait être perçu dans la région comme un affaiblissement de son engagement en faveur de la solidarité internationale.
*Depuis 2007, Peterson Paul s’engage dans la résolution de défis liés à la gouvernance en mobilisant la participation citoyenne, l’action collective non violente et le théâtre en Haïti comme leviers de changement. Né et ayant grandi en Haïti, il porte un regard forgé par une expérience personnelle directe de la polycrise haïtienne, des dysfonctionnements institutionnels et des limites — voire des effets pervers — de certaines formes d’ingérence internationale. Depuis 2012, il œuvre dans la coopération internationale au développement, à travers divers postes couvrant l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique centrale et le Sahel. En janvier 2023, il a rejoint Helvetas à Berne en tant que conseiller en gouvernance et services publics.
