En tant que membre de l’«Alliance pour la diversité des médias», Regula Rytz s’engage contre l’initiative «200 francs, ça suffit! Selon elle, cette initiative porte atteinte à la démocratie suisse. Les risques: moins de mise en perspective et de faits – au profit du commerce, de la polarisation et de «fake news». Une telle évolution n’est pas dans l’intérêt de citoyen·nes responsables.
Qu'en est-il de la consommation des médias en Suisse?
Je trouve que, malgré les évolutions négatives, nous disposons toujours d'une offre variée de titres de presse écrite et en ligne, de chaînes de télévision et de stations de radio en Suisse. Notamment grâce à la SSR. Nous devons en prendre soin. La manière dont les informations sont consommées a changé. 40 % de la population n'utilise plus les médias rédactionnels. Même si nous nous situons dans la moyenne internationale, cela m'inquiète. Car cela signifie que de nombreuses personnes évitent les offres journalistiques, soit parce que les contenus les bouleversent, soit par manque d'intérêt, soit par manque de confiance dans les médias. Il est certes possible d'accéder à des informations sérieuses via les réseaux sociaux mondiaux, mais ceux-ci sont souvent dominés par des contenus populistes et des fake news. C'est un poison pour la démocratie.
Le Conseil fédéral souhaite également que la SSR fasse des économies. La radio et la télévision publiques vont-elles entrer dans une période de crise?
La SSR est fortement touchée par les bouleversements numériques dans le secteur des médias et a lancé un ambitieux projet de transformation. Malheureusement, celui-ci coïncide avec une baisse des redevances (de 335 à 300 francs) déjà décrétée par le Conseil fédéral pour 2024. Des coupes douloureuses sont donc déjà à prévoir. La SSR doit économiser près d'un cinquième de son budget d'ici 2029. Des suppressions d'emplois importantes, par exemple dans la rédaction scientifique, ont déjà eu lieu. Si l'initiative visant à réduire de moitié la redevance était acceptée, la SSR se retrouverait sans aucun doute dans une crise profonde, voire existentielle. Une réduction de moitié des recettes entraînerait des coupes massives dans la programmation et la couverture dans les quatre langues nationales.
Tu t'engages dans l'«Alliance pour la diversité des médias» contre l'initiative «200 francs, ça suffit!»
Tout à fait. Parce que je m'engage pour la démocratie! Une démocratie repose sur des citoyen·ne·s bien informé·e·s et sur des ponts entre les différentes réalités de la vie. C'est la mission fondamentale de la SSR. Aujourd'hui, le service public médiatique à l'échelle nationale est menacé d'un affaiblissement fondamental! Une réduction de moitié du budget augmente le risque d'une diminution de la couverture médiatique des régions, ce qui nuirait à la solidarité et à la cohésion du pays. En tant que «quatrième pouvoir», des médias indépendants, sérieux et de qualité sont la base d'une information fiable et d'une démocratie qui fonctionne. Mais les populistes gagnent en puissance dans de nombreux endroits et achètent leurs propres médias. Les infox (fake news) et les théories du complot se multiplient. Elles divisent la société et alimentent des préjugés dangereux. Ce n'est pas nouveau. Les crimes de la Seconde Guerre mondiale ont également été précédés d'une propagande intense. C'est pourquoi de nombreux pays européens ont renforcé la radiodiffusion publique après 1945. Aujourd'hui, il me semble que des informations indépendantes et objectives sont plus importantes que jamais.
Tu es présidente d'Helvetas depuis quatre ans. Que signifierait pour les organisations de développement la réduction de moitié des subventions accordées à la SSR?
Les coupes drastiques dans les subventions accordées à la SSR auraient notamment un impact négatif sur la couverture médiatique des sujets internationaux et des événements dans les pays et régions pauvres. Cela est en contradiction avec un monde de plus en plus interconnecté. C'est précisément la SSR, en tant que service public, qui examine et analyse en détail ce que d'autres négligent parce que cela coûte trop cher et génère trop peu de clics et de vues: quel rôle joue la Suisse officielle dans les négociations annuelles sur le climat? Quel est l'impact de la politique suisse en matière de marchés financiers et de matières premières sur les pays pauvres? Quel est le lien entre notre alimentation et les pays en développement? Et plus fondamentalement: qu'en est-il de la mise en œuvre par la Suisse des Objectifs de développement durable des Nations unies?
Peux-tu citer d'autres conséquences?
L'acceptation de l'initiative signifierait sans doute la fin de Swissinfo, le magazine qui informe aujourd'hui en dix langues sur la Suisse et ses relations avec le monde. Pour Laurent Wehrli, politicien spécialisé dans la politique étrangère, conseiller national PLR et membre du conseil de Helvetas, Swissinfo apporte «une contribution précieuse à la présence diplomatique et au renforcement de notre pays». Les journées nationales de collecte, organisées par la Chaîne du Bonheur et la SSR pour réagir aux crises humanitaires en Suisse et à l'étranger, en sont un autre exemple. Cet engagement existera-t-il encore après l'acceptation de l'initiative visant à réduire de moitié la redevance?
Quelles sont les chances que l'initiative soit acceptée?
Le Conseil fédéral et le Parlement rejettent clairement l'initiative. Le Conseil fédéral a toutefois décrété une réduction de la redevance annuelle, en guise de contre-projet. L'acceptation de l'initiative aurait des conséquences encore plus graves pour la SSR, notamment la suppression d'environ 3 000 emplois et des économies de 600 millions de francs par an à partir de 2027. La SSR ne pourrait plus diffuser qu'un programme minimal. Les gens devraient se tourner vers les médias étrangers et la dépendance vis-à-vis des plateformes technologiques internationales augmenterait encore fortement. La haute qualité des chaînes publiques disparaîtrait. En réalité, une telle initiative devrait être facile à rejeter. Mais les premiers sondages montrent que le résultat pourrait être serré. Chaque voix comptera. C'est pourquoi nous le répétons: si vous voulez défendre la démocratie et un journalisme sérieux et équilibré, dites non à l'initiative!
* Regula Rytz a été conseillère nationale (membre de la Commission parlementaire des médias de 2013 à 2018) et présidente du Parti écologiste suisse. Aujourd'hui, elle travaille comme consultante indépendante et s'engage au sein de divers conseils de fondation et comités directeurs en faveur de l'égalité, d'une politique climatique équitable et de relations économiques internationales justes. Regula Rytz est présidente d'Helvetas depuis quatre ans.
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