Alors que l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions» risque d’exacerber les tensions démographiques existantes, la mobilité internationale de la main-d’œuvre offre des perspectives intéressantes. La migration ne saurait être envisagée comme un moteur automatique de croissance, mais plutôt comme un instrument réaliste permettant de répondre aux pénuries de compétences dans des secteurs professionnels clés. À ce titre, elle peut contribuer à renforcer la résilience sociale et économique, tant dans les pays d’accueil que dans les pays d’origine.
Le 14 juin 2026, la Suisse se prononcera sur l’«initiative pour la durabilité» de l’UDC. Le Conseil fédéral et le Parlement s’opposent clairement à cette initiative. Son nom est trompeur et son contenu comporte des risques importants: une augmentation modérée de 4% de la population suffirait à justifier la résiliation de l’accord sur la libre circulation des personnes avec l’UE. Cela aggraverait encore la pénurie de main-d’œuvre qualifiée notamment dans le secteur de la santé et des soins. Parallèlement, la Suisse devrait au pire des cas dénoncer des conventions internationales relatives aux droits humains, notamment la Convention relative au statut des réfugiés, la Convention relative aux droits de l’enfant et le Pacte II de l’ONU.
Cela affecterait non seulement le secteur des soins, mais aussi l’ensemble de l’économie. Alors que la génération du baby-boom, issue d’une période de forte natalité, part à la retraite, il manque déjà aujourd’hui des dizaines de milliers de travailleuses et travailleurs chaque année. Les chiffres internationaux le montrent clairement: les pays riches et ceux à revenu intermédiaire sont touchés par le vieillissement de la population. Le rythme varie, mais la tendance est sans équivoque. Dans les pays de l’OCDE, le nombre de personnes âgées de plus de 65 ans en âge de travailler (20 à 64 ans) est passé, au cours des 30 dernières années, d’une moyenne de 21 personnes sur 100 en 1994 à 33 sur 100 en 2024. Au cours des 30 prochaines années, on s’attend à une augmentation atteignant 55 personnes sur 100.
La pénurie de main-d'œuvre va encore s'aggraver
Les pays dont la population vieillit sont de plus en plus confrontés à une pénurie de main-d'œuvre, qui pose de multiples défis aux systèmes de santé et de retraite, ainsi qu'au développement économique et aux finances publiques. Les mesures visant à remédier à ces problèmes, telles que l'automatisation et la numérisation, le relèvement de l'âge de la retraite ou une participation accrue des femmes au marché du travail après l’accouchement, ont une portée limitée et ne permettront pas d'enrayer la tendance au vieillissement.
La pénurie de main-d’œuvre structurelle limite déjà la production aujourd’hui: en avril 2025, une entreprise sur six dans l’industrie et une sur quatre dans le secteur des services de la zone euro ont déclaré que la pénurie de main-d’œuvre limitait leur activité. Ces pénuries devraient encore s’aggraver avec le vieillissement croissant de la population dans les années à venir – y compris dans les secteurs qui revêtent une importance cruciale pour la transformation numérique et écologique, comme le souligne le rapport Draghi sur la compétitivité de l’UE.
Ces défis deviendront également pressants en Suisse, bien qu’un peu plus tardivement que dans les pays voisins: selon l’Union patronale suisse, d’ici 2035, il pourrait manquer jusqu’à 300’000 personnes en âge de travailler, tandis que, selon le Conseil fédéral, le nombre de personnes âgées de plus de 65 ans passera à 45 pour 100 personnes en âge de travailler d’ici 2055.
Des évolutions démographiques contrastées: un rôle pour la migration
Dans de nombreux pays du Sud, notamment en Afrique subsaharienne, l’arrivée massive de jeunes sur le marché du travail contraste avec des économies encore largement informelles. Le sous-emploi, le travail pauvre et des systèmes de formation limités restreignent fortement les perspectives d’insertion professionnelle.
Ces dynamiques démographiques divergentes font de la mobilité de la main-d’œuvre un enjeu central. Au‑delà de la réponse aux pénuries dans les économies vieillissantes, la migration peut devenir un levier de transformation pour les pays d’origine et les jeunes travailleurs, à travers la formation, les remises, les réseaux de la diaspora et le transfert de compétences au retour.
Il convient de souligner que reconnaître le rôle de la migration dans les sociétés vieillissantes ne revient ni à promouvoir une croissance démographique ni une expansion économique sans limites. Même en cas d’immigration soutenue, la plupart des pays à revenu élevé continueront vraisemblablement de vieillir et, dans certains cas, d’entrer dans une phase de déclin démographique progressif. La migration doit dès lors être envisagée comme un mécanisme réaliste et humain: elle permet d’amortir les transitions démographiques, de répondre aux pénuries de main‑d’œuvre dans des secteurs clés et de renforcer la résilience sociale et économique, tant dans les pays d’origine que dans les pays d’accueil.
La véritable question n'est donc pas de savoir si la migration doit jouer un rôle, mais comment l'organiser de manière qu'elle soit efficace, éthique et respectueuse de la dignité, et qu'elle profite à toutes les parties concernées.
Des partenariats pour une meilleure mobilité de la main-d'œuvre qualifiée
Ce qui est déterminant, c'est la manière dont la mobilité de la main-d'œuvre est organisée: un recrutement non coordonné ou axé uniquement sur la demande risque de porter atteinte aux normes du travail (notamment l'exploitation) et de générer des tensions politiques et sociales aussi bien dans les pays d'origine («fuite des cerveaux») que dans les pays d'accueil («expatriation»). En revanche, les partenariats pour la mobilité des travailleuses et des travailleurs qualifiés sont prometteurs, car ils permettent de rendre cette mobilité plus stratégique, plus prévisible et avantageuse pour toutes les parties.
- Pour les pays d'origine, les partenariats doivent s'inscrire dans le cadre du développement national. Les investissements dans la formation des jeunes devraient également contribuer à la constitution d'un capital humain au niveau national. Des secteurs tels que la santé, l'éducation ou les services publics ne doivent en aucun cas être affaiblis. Si les parcours de mobilité s'inscrivent dans des mesures plus globales de développement de la main-d'œuvre, les entreprises peuvent coopérer au-delà des corridors migratoires et les systèmes de formation peuvent être renforcés. Tout aussi importantes sont les mesures de réintégration qui offrent un soutien économique, social et psychosocial, ainsi que la reconnaissance des qualifications acquises à l’étranger et le transfert de connaissances.
- Pour les pays de destination, il est important d’aller au-delà du recrutement à court terme et d’établir des accords prévisibles et réglementés. Des procédures de recrutement transparentes et équitables, la reconnaissance des qualifications, l’application des normes du travail et des mesures d’intégration sont indispensables pour éviter toute pression sur les salaires et les conditions de travail et pour promouvoir la cohésion sociale. Pour y parvenir, les travailleuses et travailleurs étrangers doivent être au cœur des partenariats. Cela nécessite une protection contre les pratiques de recrutement abusives, l’accès à un travail décent et à la protection sociale, ainsi que de véritables options de migration circulaire (c’est-à-dire réversible). Pour que la mobilité débouche sur des avantages professionnels et économiques à long terme, que ce soit dans les pays de destination ou après le retour, la transférabilité des compétences et des expériences doit être garantie.
L'équité et la transparence ne sont pas un simple atout, mais une condition préalable à l'établissement de partenariats efficaces en matière de mobilité de la main-d'œuvre qualifiée. Sans elles, celle-ci risque de rester fragmentée, indigne et controversée sur le plan social. Le défi central pour les responsables politiques et les actrices et acteurs de terrain consiste à organiser la migration de manière à protéger les droits, à renforcer la confiance et à promouvoir des objectifs de développement communs. Si cela réussit, la mobilité de la main-d’œuvre peut constituer une mesure complémentaire utile pour relever les défis démographiques tout en renforçant la cohésion sociale et la durabilité économique.
Comment Helvetas associe la mobilité de la main-d'œuvre à de nouvelles opportunités
La migration de main-d’œuvre peut entraîner des conséquences négatives lorsqu’elle n’est pas réglementée: voyages périlleux, exploitation au travail et répercussions négatives sur les communautés laissées pour compte. Pour Helvetas, la mobilité de la main-d’œuvre s’inscrit donc dans le cadre de systèmes de développement et de protection plus larges. Cette approche repose sur les droits humains et des normes de travail équitables. Un système migratoire bien réglementé permet aux personnes de migrer en toute sécurité et dans la dignité, tout en contribuant aux objectifs économiques et sociaux tant dans le pays d’origine que dans le pays de destination. Cela nécessite des voies légales, un recrutement équitable, l’accès à la protection et à la justice, ainsi qu’un soutien à l’intégration et à un retour et une réintégration dans des conditions humaines.
Au Népal et au Bangladesh, par exemple, Helvetas favorise l’accès à des informations pertinentes avant le départ, le développement des compétences, la revendication des droits du travail et des droits sociaux, ainsi que l’accès à des mécanismes efficaces de plainte et de soutien. Helvetas soutient la réintégration économique, sociale et psychosociale, y compris la reconnaissance des compétences acquises à l’étranger. En Afrique de l’Ouest et du Nord, Helvetas contribue à améliorer l’accès des jeunes à l’éducation, au développement des compétences, à un travail décent et à l’entrepreneuriat.
Helvetas soutient également les gouvernements dans le but d’ancrer la mobilité de la main-d’œuvre de manière durable et à long terme dans les politiques publiques. La vaste expérience d’Helvetas dans les domaines de l’emploi et du développement des compétences contribue à adapter la mobilité de la main-d’œuvre aux besoins réels du marché du travail et du développement national. Cela facilite la conception de parcours de mobilité et de voies migratoires qui sont non seulement plus sûrs, mais ont aussi plus de chances de déboucher sur un travail décent et des avantages à long terme pour toutes et tous.
