La crue soudaine au Népal a surpris tout le monde – pourtant ce n'était pas vraiment une surprise. Les dégâts sont immenses, tout comme les souffrances humaines. Le gouvernement réclame désormais une indemnisation auprès du Fonds des Nations unies pour les pertes et préjudices créé récemment. Et il rappelle l'exigence de justice climatique.
Le 26 août 2026, une violente crue a frappé à l'improviste le district de Rasuwa, dans le nord du Népal. Des villages entiers ont été emportés ou ensevelis sous des éboulis. 1 400 personnes ont perdu la vie et près de 5 000 sont toujours portées disparues. 17 communes sont touchées. 19 écoles, 80 ponts, des centrales électriques et de nombreux kilomètres de routes ont été détruits; de nombreux hectares de terres agricoles sont ensevelis sous la boue.
A l’échelle planétaire, le mode de vie basé sur le pétrole, le gaz et le charbon a entraîné une telle hausse des températures que les glaciers fondent, le cycle hydrologique est perturbé et le pergélisol se déglace, ce qui compromet la stabilité des versants montagneux – tant au Népal qu’en Suisse.
Appel à la justice et à la compensation
Les dégâts causés dans le nord du Népal sont colossaux. Le défi que représente la reconstruction de la région et l’ouverture de nouvelles perspectives pour les populations locales est tout aussi immense. À cette fin, le gouvernement népalais réclame des indemnités au Fonds multilatéral pour les pertes et préjudices, c’est-à-dire aux pays qui contribuent de manière déterminante au changement climatique, lequel est en partie responsable de cette catastrophe.
Pour le gouvernement népalais, il ne s’agit pas d’une demande d’aide ou de charité. C’est une revendication de justice. En effet, les émissions de gaz à effet de serre du Népal sont pratiquement négligeables, pourtant la population népalaise paie aujourd’hui un prix énorme pour une crise climatique mondiale dont le pays n’est pas responsable.
Concrètement, le Népal sollicite 20 millions de dollars auprès du Fonds multilatéral pour les pertes et préjudices, créé lors de la Conférence des Nations unies sur le climat en 2022. Il s’agit du montant maximal alloué par sinistre. Une goutte d’eau dans l’océan, car le Népal aura besoin, selon les estimations, de quatre à cinq milliards de dollars pour réparer les dégâts causés par les crues soudaines – soit près d’un dixième du PIB du pays.
À ce jour, malgré les demandes émanant de 119 pays, le conseil d'administration du Fonds n'a encore effectué aucun versement. Cela s'explique par des questions de gouvernance institutionnelle qui restent en suspens. Mais aussi tout simplement par le fait que le Fonds est submergé par les demandes et que le conseil d'administration souhaite prendre le temps nécessaire pour les examiner avec toute la rigueur requise. Quoi qu’il en soit, dans le cas du Népal, on souhaite faire une exception et envisager un versement dans les plus brefs délais.
Le Fonds n'est-il qu'une promesse en l'air?
Au total, les montants des demandes en cours s'élèvent à 2,8 milliards de dollars. Les pays concernés sollicitent cette aide notamment à la suite de crues soudaines, de dégâts causés par la grêle et les coulées de boue, mais aussi pour la construction de digues de protection côtière afin d'empêcher la montée des eaux de submerger leurs territoires. Les pays riches n'ont toutefois «promis» qu'un peu plus de 820 millions de dollars. En réalité, les montants versés à ce jour sont encore moins élevés. Les principaux contributeurs sont les Émirats arabes unis, l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni et l’Espagne. Les États-Unis ont retiré leur soutien au Fonds en 2025.
De plus, les versements effectués consistent en grande partie en «reconversions» de budgets existants de la coopération internationale (CI). Ils se font donc au détriment de la lutte contre la pauvreté et la faim. Or, ces moyens devraient impérativement être mis à disposition en complément de l’aide au développement. Avec des États en mode austérité permanent, cela nécessite de nouvelles sources de financement innovantes. Il serait judicieux et équitable de mettre en place des instruments de financement fondés sur le principe du «pollueur-payeur» afin que celles et ceux qui, par leurs actions, contribuent de manière déterminante au réchauffement climatique assument effectivement la responsabilité de ses effets négatifs. Il s’agit par exemple du secteur du ciment et des matières premières, de l’industrie aérienne et du transport maritime international, ainsi que des banques qui continuent d’investir dans des projets liés aux énergies fossiles, ou encore des personnes très riches ayant une empreinte climatique importante.
La portée symbolique du Fonds pour les pertes et préjudices
Le Népal bénéficie d'une aide d'urgence généreuse de la part de nombreux pays, dont la Suisse (notamment Helvetas). Mais le soutien demandé au titre du Fonds pour les pertes et préjudices est indispensable. Non pas tant en raison du montant que pour sa valeur symbolique. La lutte pour la création de ce fonds a duré des années. Les pays touchés s’étaient engagés à mettre en place une sorte d’indemnisation pour les conséquences du changement climatique et à la distinguer de la «charité» et la «solidarité».
Dans de nombreux cas, les pays riches se montrent disposés à fournir une aide humanitaire. Ils rechignent toutefois à débloquer de l'argent sous l’appellation de «compensation». Ils souhaitent à tout prix éviter d’assumer la «responsabilité» et, éventuellement, la responsabilité juridique du changement climatique et du réchauffement de la planète. C’est pourquoi, lors de la création du Fonds, ces pays ont exigé que les contributions soient volontaires et que le versement d’une contribution ne puisse être interprété comme une reconnaissance de responsabilité juridique.
Quelle est la position de la Suisse?
Le gouvernement suisse semble lui aussi réticent à répondre à cette demande de compensation. Or, avec ses émissions élevées de gaz à effet de serre par habitant, il a lui aussi sa part de responsabilité. Des entreprises suisses telles que Glencore poursuivent à grande échelle des projets liés aux énergies fossiles. La place financière est également en première ligne: les banques investissent toujours dans des projets liés au charbon et au pétrole en Afrique et en Amérique du Sud.
De plus, la Suisse, qui compte parmi les pays les plus prospères et affiche l’un des taux d’endettement les plus bas au monde, dispose des moyens financiers nécessaires pour participer massivement à ce Fonds. Or, aucun engagement financier n’a encore été pris. Cela affaiblit la crédibilité et la position de négociation de la Suisse lors de la conférence sur le climat, la COP31.
À juste titre, la Suisse appelle les autres gouvernements, lors de la COP31, à mettre en œuvre leurs plans climatiques nationaux et à faire preuve de la plus grande ambition possible en matière de protection du climat. La Suisse, en particulier, a tout à gagner à ce que le monde parvienne à limiter le réchauffement à au moins deux degrés supplémentaires – afin de réduire le nombre de décès liés à la chaleur, la fonte des glaciers et l’effritement des montagnes, les crues soudaines et les coulées de boue, ainsi que la destruction des infrastructures et la déformation des rails de chemin de fer. Si la Suisse nourrit de grandes attentes envers la communauté internationale, y compris les pays en développement, elle doit logiquement assumer sa part équitable de responsabilité climatique mondiale et respecter l’Accord de Paris. Or, ce n’est pas le cas actuellement.
