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«Souris, quand une abeille te pique»

Elifuraha Yacobo sera apiculteur. Il n’a jamais rêvé d’un tel destin quand il était écolier, car il ignorait que c’était un métier. Il est maintenant plongé dans sa formation.
TEXTE: Rebecca Vermot – 16 mars 2020
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 Elifuraha Yacobo, 21 ans, est un enfant du village qui a l’air d’un jeune attiré par la ville. Mais l’apparence est trompeuse. Ses pas le conduisent actuellement à travers des broussailles sèches et le long de voies ferrées désaffectées jusqu’à des ruches où, avec ses collègues, il récolte l’or liquide des abeilles à qui il devra son premier emploi. Il est encore apprenti dans bien des aspects de la vie. Et professionnellement parlant, dans tout ce qui concerne l’apiculture.

Le jeune homme a grandi dans une petite maison en terre, au cœur d’un hameau comme il en existe des millions en Afrique subsaharienne. Des poulets picorent tout ce qui est mangeable dans la cour, des épis de maïs sèchent sur le toit et des pigeons grattent la tôle ondulée de leurs pattes. Des formations rocheuses rondes s’amoncèlent derrière la clôture en branchages, donnant au paysage un côté irréel – comme si un géant avait éparpillé un sac de billes. Ses parents vivent de ce que les champs ont à offrir: la mère vend des tomates et des choux au marché et le père cultive du maïs et des haricots, principalement pour les besoins de la famille. Les plantations de tournesols rapportent aussi un peu d’argent, une fois les graines pressées pour en tirer de l’huile.

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La récolte du miel nécessite une grande concentration et une main calme. © Helvetas / Simon B. Opladen

Ils n’en avaient pas les moyens, mais ils ont envoyé leur fils à l’école primaire, puis à l’école secondaire. Ils ont dû rembourser au prix fort le prêt obtenu pour l’uniforme scolaire et les nombreux frais. À tel point que, certains jours, la famille a dû se contenter d’un seul repas. Et parfois il n’y avait rien à manger du tout, raconte Elifuraha, visiblement reconnaissant à ses parents des sacrifices qu’ils ont faits et des opportunités qu’ils lui ont offertes. Mais ils ne pouvaient pas payer des études supérieures, même si leur fils aîné aurait aimé devenir statisticien.

Beaucoup de temps pour rêver

Après avoir terminé l’école, Elifuraha a donc passé beaucoup de temps avec ses amis dans le village, il a apporté son aide à son père dans les champs et reçu un lopin de terre pour planter ses propres tournesols. La charge et le rendement de cette production sont toutefois disproportionnés, car les graines doivent être récoltées et pelées à la main. Il peut presser entre 15 et 20 litres d’huile de tournesol
dont la valeur maximale est de 40’000 shillings tanzaniens, soit 17 francs.

Mais, comme le jeune homme est en train de l’apprendre, les tournesols ne sont pas seulement un régal pour les yeux. Les abeilles sont attirées par ces champs, qui fleurissent jusqu’à ce que la saison sèche soit avancée – une période où, pour les abeilles, d’autres sources de nourriture se tarissent lentement. L’apiculteur en herbe profite doublement de cette situation: bien que le tournesol puisse se polliniser lui-même, la récolte de graines triple quand les abeilles y recherchent de la nourriture. Et les abeilles produisent alors plus de miel.

Le miel. Chaque enfant voit comment quelques villageois extraient le miel des ruches qu’ils ont construites en creusant des troncs d’arbre, explique Elifuraha. Il aimait le miel mais ne pensait pas plus loin. Et par la suite non plus, car personne dans le village n’en vivait. Quand il a su qu’il était possible d’apprendre à produire du miel et à travailler avec les abeilles, qu’il s’agissait d’une profession et qu’on pouvait en tirer un bon revenu, il s’est inscrit à la formation qu’Helvetas offrait et finançait pour la première fois pour des jeunes issus de milieux défavorisés dans l’arrière-pays aride de la Tanzanie.

Elifuraha ne regrette aucune des secondes passées au cours des mois de sa formation, ni aucune des piqûres d’abeilles, ni aucun des kilomètres le long des voies ferrées menant aux ruches qu’il parcourt en portant de lourds seaux remplis de miel et de rayons qui seront transformés.

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Les ruches sont construites par les jeunes en formation. Ils savent qu’il faut porter beaucoup de soin aux rayons et aux abeilles. © Helvetas / Simon B. Opladen
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Il a développé une passion pour le miel et en premier pour les abeilles. L’hommage qu’il leur rend commence avec le revenu qu’il peut gagner grâce aux sept produits des abeilles – à commencer par le miel et la coûteuse gelée royale et jusqu’au précieux venin, utilisé en médecine pour traiter les allergies aux piqûres d’insectes ainsi que les rhumatismes et considéré par l’industrie cosmétique comme alternative naturelle au botox dans la lutte contre les rides. Chaque gramme rapporte plus que le salaire mensuel d’un enseignant tanzanien. Mais Elifuraha parle aussi des relations qui se renforcent grâce au miel, car ce nectar fait partie du montant de la dot que le futur marié doit payer à la famille de sa promise. Il réunit donc les amoureux. «Mieux encore, les abeilles sont présentes dans la nature. Élever mes propres abeilles ne me coûte pas cher. J’ai besoin pour cela d’une ruche et d’une combinaison de protection, le reste vient naturellement.»

Un enthousiasme contagieux

L’enthousiasme d’Elifuraha se manifeste dès que son instructueur, Philemon Kiemi, parle de l’apiculture. Ce dernier semble avoir le miel dans le sang. Enfant, il en rêvait déjà. Adolescent, il a persuadé son père d’abandonner l’élevage bovin pour se consacrer aux abeilles; une année durant, il a dû mener un travail de persuasion. Aujourd’hui, il se trouve où il est né il y a 31 ans, dans le village apicole de Nyuki Kisaki et dans le quartier général de sa propre entreprise d’apiculture. Avec ses 2000 ruches, Nyuki Kisaki est la plus petite des exploitations apicoles; la plus grande, portant le nom de Bee City, compte 5000 ruches. La coopérative produit près de 30 tonnes de miel par an et transforme en plus 60 tonnes provenant d’apiculteurs affiliés. Kiemi, l’instructeur, est renommé dans tout le pays pour son travail qui favorise la biodiversité et protège la nature. Mais il veut davantage encore. Davantage d’exploitations apicoles, de surfaces forestières, de cours d’eau plus propres pour les abeilles car ces dernières, leurs produits et leur protection sont sa vie.

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Elifuraha Yacobo porte de lourds bidons remplis de miel et de rayons. © Helvetas / Simon B. Opladen

Pour 100 ruches, Kiemi a besoin de deux employés. Afin qu’ils travaillent avec autant de soin et de passion qu’il l’imagine, il les forme lui-même depuis cinq ans, les initiant aux secrets de l’apiculture et au monde des affaires. Quand il a entendu qu’Helvetas cherchait des instructeurs pour des emplois tournés vers l’avenir, il a offert ses compétences. Pour la première fois, des jeunes issus de milieux pauvres, de familles qui ne sont pas en mesure de payer une formation, peuvent suivre gratuitement un apprentissage en apiculture.

Mais Kiemi n’enseigne pas seulement l’apiculture, il apprend aussi aux jeunes à coudre les combinaisons de protection, fabriquer les ruches et soudre les supports métalliques. Comment transformer le miel proprement, le conditionner et le commercialiser. Il renforce leur confiance en eux et encourage leur esprit critique car, selon lui, le succès n’arrive que si chaque personne fait les choses avec conviction et enthousiasme. Après la formation, il embauche les jeunes fraîchement diplômés comme apiculteurs, couturiers et menuisiers. Tous ne restent pas, certains se lancent comme indépendants.

Kiemi apprécie l’approche d’Helvetas pour la formation en apiculture, qui repose sur le système dual suisse en associant théorie et pratique. Et il fait aussi l’éloge du système innovant qui consiste à ne le rémunérer pleinement comme instructeur
que lorsque les jeunes ont trouvé un emploi fixe ou qu’ils ont réussi à lancer leur petite affaire et à être autonomes.

 

Après la récolte, le miel est conditionné de façon hygiénique et empaqueté avant d’être vendu.
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Une piqûre d'abeille pour commencer

La formation dans le village apicole est courte mais intensive. Elle commence par une piqûre d’abeille «pour vacciner les jeunes», affirme l’instructeur. Et pour voir si des réactions allergiques apparaissent. Il ressort cependant des conversations avec les jeunes que c’est plutôt une sorte d’amour pour les abeilles qui leur est inoculé. «Elles sont mes amies», dit l’un d’eux en revenant de la récolte avec un rayon de miel frais à la main. Son costume est collant et il a sur ses épaules des douzaines d’abeilles en colère qui s’insurgent encore contre le vol de leur nourriture. Il suit la formation d’apiculteur avec Elifuraha. «N’ayez pas peur si vous vous faites piquer, assurent-ils en souriant aux visiteurs, alors que les abeilles cherchent désespérément de nouvelles victimes. Ne paniquez pas. Souriez, cela ira mieux.» Ce mantra aide les apiculteurs fraîchement diplômés; pour les étrangers qui observent la récolte du miel, sourire devient difficile au plus tard dès la deuxième piqûre.

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Les abeilles n’apprécient pas qu’Elifuraha et ses collègues prennent leur miel. C’est pourquoi ils portent une combinaison de protection. © Helvetas / Simon B. Opladen
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Tous les jeunes diplômées et diplômés du cours, sans exception, souhaitent créer leur propre entreprise apicole le plus rapidement possible, comme l’a fait Kiemi, leur formateur et modèle. Ce qui semble flatteur à première vue pourrait se révéler être un défi pour Kiemi, car son rêve de devenir le plus grand apiculteur d’Afrique ne se réalisera que s’il peut compter sur suffisamment de personnel bien formé.

Mais ce n’est pas seulement dans son propre intérêt qu’il forme des jeunes, femmes et hommes, et c’est pourquoi il est un partenaire solide pour Helvetas. Il laisse volontiers des jeunes compétents voler de leurs propres ailes car, s’ils appliquent ce qu’il leur a appris, ils renforceront la population d’abeilles en Tanzanie. C’est ce qui compte le plus pour lui, ce qui est sa mission.

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Nouvelles perspectives

Pour Elifuraha également, le village apicole ne signifie apparemment pas la fin du chemin. «Je suis heureux ici», confie-t-il. Avec un ami, il travaille ces temps principalement à la transformation du miel, quand les rayons sont pressés, le miel chauffé, filtré et conditionné. Il est donc responsable de la qualité du produit. Est-il fier de son travail? «Avant la formation, je dépendais de mes parents. J’ai appris à voler de mes propres ailes maintenant. Oui, je gagne de l’argent. Mais je ne ressens pas encore de la fierté car je travaille toujours sous les ordres de quelqu’un. Ce n’est qu’une fois que j’aurai ma propre entreprise que je pourrai vraiment être fier.» Il veut montrer à ses amis au village que, grâce à cette formation, il peut mettre sur pied une entreprise qui fonctionne. C’est à ce moment-là qu’il aura vraiment réussi à leurs yeux. «Mais je ne veux pas me mettre sous pression. J’ai mes propres objectifs.»

D’ici à la fin de l’année, Elifuraha veut avoir 30 ruches et un lopin de terre. «J’économise déjà et j’ai acheté du matériel pour construire mes premières ruches. Je n’ai pas encore de terrain, mais j’ai un œil sur une parcelle dans mon village. Pour tout cela, il me faut 1,5 million de shillings tanzaniens», soit 650 francs. Si on lui objecte qu’il devrait travailler pendant 15 mois sans dépenser un centime pour lui-même, il rétorque:

«J'ai appris à voler de mes propres ailes.»

Elifuraha Yacobo, apiculteur en formation

«ll faut commencer petit. 50'000 maintenant, 50’000 plus tard. En outre, il pourrait payer le terrain en plusieurs versements. Pensif, il regarde le paysage aride où les abeilles cherchent leur nourriture le long des voies ferrées. Grâce à la formation, j’ai de nouvelles perspectives et compétences. Ma vie a pris une nouvelle direction.»

Elifuraha apprend avec enthousiasme. Il veut partager les connaissances qu’il a nouvellement acquises afin que les gens fassent davantage attention aux abeilles et les protègent. «Car l’homme est l’ennemi des abeilles, explique-t-il. Nous avons peur d’elles, nous ne les aimons pas. Nous les chassons, les déplaçons et affaiblissons ainsi des colonies entières, ou même nous les tuons. Les produits chimiques utilisés par certains agriculteurs sont toxiques pour les abeilles. Et quand on coupe des arbres, on les prive d’une partie de leurs moyens de subsistance. Pourtant les abeilles sont si précieuses.»

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En route vers un avenir et un travail: Elifuraha Yacobo et ses collègues protègent les abeilles ainsi que la nature en pratiquant l’apiculture. © Helvetas / Simon B. Opladen
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L'Afrique bouge, des millions de jeunes recherchent des perspectives professionnelles.

En collaboration avec des instituts de formation et des entreprises, Helvetas développe diverses formations condensées pour les jeunes issus de milieux défavorisés et veille à ce que les offres répondent aux besoins du marché du travail local, de même qu’à ceux des jeunes. En Tanzanie, 700 jeunes ont reçu une formation condensée au cours de la première année du projet, mais la demande reste bien plus élevée. En collaboration avec des organisations de jeunes et des entreprises artisanales locales, Helvetas a pour objectif de donner à 3000 jeunes Tanzaniens la possibilité de faire un apprentissage et de trouver un bon emploi au cours des trois prochaines années. Grâce au soutien de donatrices et donateurs, Helvetas peut prendre en charge les frais de formation, et les instituts de formation s’engagent à aider les jeunes hommes et jeunes femmes à trouver une place de travail ou à créer leur propre petite entreprise. Le coût total des cours ne sera remboursé que si les apprenties et apprentis ont pu réussir l’une de ces deux options. Un aspect important de la formation est le renforcement des compétences sociales telles que la fiabilité, le courage d’interroger et la capacité de recueillir des informations. Car les jeunes doivent aujourd’hui être capables, de façon créative, de trouver des solutions aux problèmes et des alternatives, ainsi que de vendre leurs produits avec assurance. Pour cela, leur esprit d’entreprise doit être éveillé et ils doivent savoir gérer l’argent. Cette approche a déjà fait ses preuves en Éthiopie, au Népal et au Myanmar.

L'engagement en Tanzanie

Helvetas aide les familles paysannes à optimiser leurs méthodes de production et de commercialisation. Elle contribue aussi à améliorer le système de l'enseignement scolaire.