«Ma mère disait qu'il n'y a pas de femmes maçons!»

Elizabeth Jackison était déjà fascinée par les chantiers de construction quand elle était écolière. Aujourd'hui, elle apprend le métier de maçonne.
TEXTE: Rebecca Vermot – PHOTOS / VIDEOS: Simon B. Opladen – 21 août 2020

«Ma mère ne comprenait pas que je veuille apprendre un métier d’homme. Elle me répétait sans cesse qu’il n’y a pas de femmes maçons. Alors je lui ai dit: «Si tu n’as jamais vu de maçonne, eh bien je serai la première que tu verras.» La fille intrépide qui avait répondu avec détermination à sa mère est aujourd’hui une femme de 28 ans – fière d’être maçonne après des années de privations, de résistance, de leçons de vie et d’obstination. Et de bien des détours.

L'école buissonnière pour respirer l’air des chantiers

Eizabeth a grandi avec sa petite soeur à Dodoma, la capitale de la Tanzanie. Sa mère les a élevées seule grâce à la vente de bière à base de canne à sucre qu’elle brassait elle-même. Elle n’aura connu son père que trois jours: elle allait encore à l’école quand il est apparu à la maison, gravement malade, avant de mourir la même semaine.

Enfant déjà, Elizabeth rêvait de devenir maçonne. «Sur le chemin de l’école, je voyais comment se construisaient les maisons. Comment quelque chose surgissait à partir de rien. J’observais les maçons qui planifiaient et travaillaient.» Elle était fascinée.

En 6e, elle faisait l’école buissonnière et passait ses journées sur un chantier, donnant un coup de main où l’aide était nécessaire. Quand sa mère l’a su, elle a été furieuse et a ramené sa fille en classe. Eliza s’est tenue à l’écart des chantiers et a terminé l’école primaire. Mais la passion pour la maçonnerie ne l’a jamais quittée – sa mère n’a pas non plus fléchi. La jeune fille a appris à confectionner des vêtements
chez un couturier local. «Ça ne me plaisait pas, mais je n’avais pas le choix», raconte Eliza, devenue jeune maman de trois enfants.

En même temps, elle donnait en secret des coups de main sur les chantiers, rencontrant maçons et techniciens. C’est grâce à eux que son téléphone portable sonne encore et encore aujourd’hui: elle a d’abord été appelée pour exécuter des petits mandats, mais désormais elle est sollicitée en tant que professionnelle qualifiée.

«En tant que maçonne, je veux arriver au sommet, je veux être cheffe!»

Elizabeth, apprentie en maçonnerie

Changement de décor: sur le site du Vocational Training Centre de Dodoma, deux jeunes femmes chaussées de bottes et huit jeunes hommes portant des jeans usés amoncellent du sable à l’aide de pelles. L’un d’eux ajoute du ciment, un autre de l’eau. Le tout est mélangé jusqu’à ce que le mortier ait la consistance voulue. À côté, trois rangées de briques ont déjà été soigneusement posées pour former un grand rectangle de la dimension d’une pièce: c’est la fondation d’une construction qui sera bâtie par les apprentis maçons pour servir de salle de classe.

C’est une troupe bigarrée de jeunes au travail. Ce qu’ils ont en commun? Leur situation familiale ne leur aurait jamais permis de suivre un apprentissage, que ce soit pour des raisons financières ou parce qu’ils ont dû quitter l’école prématurément. Grâce à des dons, Helvetas propose actuellement des formations à 3000 jeunes défavorisés en Tanzanie – dans des domaines aussi divers que l’apiculture, la boulangerie, le travail dans les salons de beauté ou les hôtels, la maçonnerie ou les installations électroniques.

Helvetas a pour objectif de cibler les femmes dans de tels projets et à les encourager en fonction de leurs aptitudes. Les femmes actives font avancer leur pays du point de vue économique mais elles offrent aussi des perspectives à leurs enfants car elles investissent l’argent qu’elles gagnent dans la scolarité et une alimentation saine. Un métier renforce leur confiance en elles, leur reconnaissance sociale et ainsi leurs chances de s’engager dans leur communauté, voire d’être actives en politique et de défendre des intérêts prépondérants des femmes, ce dont les hommes tirent aussi profit.

Sur le chantier, tout est prêt pour la suite. Tandis que deux jeunes tendent des cordeaux à l’aide de niveaux à bulle, une jeune femme et deux de ses collègues déchirent des feuilles de bitume en fines bandes. Insérées entre les fondations et le mur, ces bandes protègent le bâtiment de l’humidité.

Elizabeth donne le rythme

C’est le troisième mois du cours d’Helvetas. La théorie y occupe environ un cinquième du temps, le reste est dédié à la pratique. Philip Misangia, directeur du centre de formation, ne tarit pas d’éloges sur l’approche partenariale d’Helvetas. Pour la première fois, des femmes suivent la formation. Et s’il en admire une en particulier, c’est une certaine Elizabeth. «Elle est meilleure que bien des hommes. Et on voit qu’elle aime ce qu’elle fait», dit-il. En ce moment, la jeune femme est absente car elle travaille sur un chantier et vient dès qu’elle le peut. Cela fait partie du concept des formations, étant donné que les jeunes dépendent souvent d’un revenu.

C’est à ce moment qu’arrive Elizabeth et c’est comme si le soleil se levait, alors qu’il est déjà haut dans le ciel et brûle le dos des jeunes maçonnes et des jeunes maçons. Elizabeth est une boule d’énergie et soudain le chantier vibre de rires et de vie. Elle embrasse les deux autres femmes, les jeunes se pressent pour la saluer. Eliza, comme ils l’appellent, fait rapidement le point et se met aussitôt au travail. Les  autres l’imitent – mais à un rythme nouveau.

Avec vivacité, elle comble le vide entre les briques avec du mortier – un travail que tous ne semblent pas encore oser entreprendre. Au passage, elle raconte des blagues et des histoires, flirte avec les passants. Elle est plus rapide que les autres et travaille avec soin et concentration. Malgré cela, le formateur contrôle son travail et repositionne ici ou là une pierre au millimètre près. 

Deus lors d'un cours théorique: la théorie fait partie de la formation au même titre que la pratique.
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Elizabeth apprécie aussi les heures de cours théoriques.
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Le rêve de devenir ingénieur

Un jeune homme est toujours aux côtés d’Eliza; ils travaillent ensemble et forment une équipe bien rodée. C’est un bosseur comme elle, mais bien plus silencieux. Il s’appelle Deus Luhengo. Il a grandi dans le nord-est du pays avec sa tante, car sa mère est décédée quand il avait deux ans. Il dit avoir vécu une enfance normale dans le village. Mais à la fin de sa cinquième année d’école, sa tante, une simple paysanne, ne pouvait plus payer les frais de scolarité. «J’aurais vraiment voulu continuer», explique le jeune homme calme, qui semble peser chacun de ses mots.

Des années d’inactivité forcée ont suivi jusqu’à ce qu’un voisin lui demande, il y a trois ans, de surveiller la maison vide de son fils à Dodoma, la lointaine capitale. Deus était alors âgé de 17 ans. Il gagnait aussi un peu d’argent comme simple ouvrier sur les chantiers. En entendant parler de la formation d’Helvetas, il n’a pas hésité: il savait qu’il en allait de son avenir.

Ses collègues l’appellent l’«ingénieur» et il en est fier. «Ils disent que je suis créatif. C’est vrai que je trouve souvent des solutions quand on ne sait plus comment faire. Mais il faut étudier pour être ingénieur », dit-il. Dans les cours théoriques, Deus peine en raison de sa modeste scolarisation. Il ne réussit pas à retenir les mots techniques en anglais qui figurent dans ses manuels scolaires. Pourtant, il a gagné en confiance: «Le cours m’aide à croire en moi, affirme-t-il. Avant, il était défaitiste et ne voyait pas le bout du tunnel. Maintenant, il sait qu’un jour il sera quelqu’un, qu’il pourrait devenir «ingénieur». J’ai toujours été un simple ouvrier et j’ai dû travailler dur pour gagner 10’000 schillings par jour. Si je réussis ici, je pourrai en gagner 25’000 en tant que maçon.» ... Soit dix francs suisses.

«J’ai toujours été un simple ouvrier. Si je réussis ici, je pourrai gagner bien plus en tant que maçon»

Deus Luhengo, apprenti maçon

L'essor dans la construction est une chance pour les jeunes

Dodoma est en pleine croissance car le gouvernement y relocalise l’administration de Dar es Salaam, la métropole économique. À perte de vue, on voit des maisons en cours de construction ou presque terminées, bâties pour les représentants du gouvernement et les fonctionnaires qui devront bientôt quitter la ville côtière et s’installer ici. C'est un moment propice pour devenir maçonne ou maçon. 

Dans le centre de formation, le tas de mortier diminue. Six apprentis travaillent encore, dont Deus et Eliza. Le secret du métier? «Il faut être minutieux. Parce que si tu fais une erreur, même petite, elle peut avoir de lourdes conséquences», explique Eliza. Les deux s’apprécient. «Eliza est courageuse et croit en elle. Ça la rend forte. Les défis ne lui font pas peur, ni les responsabilités, déclare Deus, elle est notre modèle. Tous veulent lui ressembler.»

Et Deus explique encore combien cette formation a élargi son horizon en peu de temps et a changé sa vie. Avant, les femmes ne faisaient pas attention à lui parce qu’il n’avait pas d’argent. «Maintenant je peux faire des projets.» Deus triture ses mains abîmées et poussiéreuses. À chaque fois qu’il les essuie sur ses pantalons, il y laisse des traces de mortier séché. «Mais je ne veux pas d’une femme qui m’aime pour l’argent. Ses lèvres tremblent quand il dit: avec l’aide de Dieu, j’y arriverai, il m’a guidé jusqu’ici et il continuera à me conduire.»

Joachim Wenga, le maître d'apprentissage (à g.) avec ses apprenti·e·s en maçonnerie. Apprendre ce métier est une grande joie.

«Comme une extraterrestre dans un monde d'hommes» 

Cette discussion sur son avenir dévoile un côté très traditionnel du jeune homme. En tant qu’homme, explique-t-il, il veut gagner l’argent pour sa famille et pouvoir tout lui offrir. Quand on lui demande ce qu’il pense des femmes qui travaillent, comme Eliza, il réfléchit longuement avant de répondre: «Eliza est une battante qui doit et veut subvenir aux besoins de sa famille. Je respecte les femmes qui font un travail d’homme. Mais un homme devrait lui-même subvenir aux besoins de sa famille.»

Eliza suit son chemin, avec obstination et confiance. «Les femmes ont souvent peur d’oser certaines choses. Elles craignent les réactions de leur famille et de la société. En tant que femme dans un monde d’hommes, on fait figure d’extraterrestre. Mais si tu crois en toi, peu importe ce que les autres pensent.» Eliza est persuadée de pouvoir tout accomplir. Je veux montrer que les femmes aussi peuvent faire ce que font les hommes. Je veux arriver au sommet, je veux être cheffe et j’espère que Dieu exaucera mon voeu.»

Eliza est mère célibataire. Quand elle est en formation ou qu’elle travaille sur les chantiers, sa mère, qui a finalement accepté le métier de sa fille, s’occupe des enfants. Mais Eliza ne peut oublier sa lutte contre l’opposition de cette mère sévère. Elle veut que ses enfants puissent vivre leurs rêves. «S’ils veulent aller à l’université, je ferai en sorte que ce soit possible. S’ils veulent devenir maçons, je ferai ce qu’il faut pour cela. Je veux être une mère qui veut permettre le bonheur de ses enfants.»

N.B: ce reportage a été réalisé en été 2019. Depuis, Eliza et Deus ont terminé leur formation. Parfois, Eliza a dû se battre pour obtenir le même salaire que ses collègues masculins sur les chantiers. Désormais, c’est devenu normal. Mais la crise du coronavirus a aussi touché le secteur de la construction. Les mandats sont moins nombreux et les règles de distanciation compliquent le travail. Pour l’instant, le salaire d’Eliza suffit juste à subvenir aux besoins de sa famille. Deus est retourné dans son village, et nous n’avons pas pu le joindre.

Poursuivre les formations malgré le coronavirus

Depuis fin avril, le gouvernement tanzanien ne publie plus de statistiques sur le coronavirus afin de, selon ses propres dires, «éviter la panique». En juin, le président a déclaré que le coronavirus avait été vaincu «grâce aux prières de la population». Helvetas a très vite réagi au risque que représente le coronavirus. Ainsi, le nombre de participants aux cours a été réduit afin de respecter les règles de distance physique. À Dodoma, des jeunes ont appris dans de nouveaux cursus à fabriquer du savon liquide et du désinfectant. Depuis juin, le pays est plus ou moins revenu à la normale et de nouvelles formations ont pu commencer. En même temps, Helvetas rend accessibles en ligne des modules pour que les jeunes puissent les suivre, indépendamment du lieu du cours ou de l’horaire. L’outil numérique mis en place est un «chatbot» avec un système de questions-réponses, utilisable avec WhatsApp ou par SMS. Ces nouvelles approches évitent que les jeunes soient livrés à eux-mêmes et leur permettent de développer leurs compétences dans le domaine du numérique.

Éveiller l'esprit d'entreprise

Le projet YES permet à des jeunes de suivre une formation pratique et de développer leur esprit d'entreprise.

L'engagement en Tanzanie

Helvetas aide les familles paysannes à optimiser leurs méthodes de production et de commercialisation. Elle contribue aussi à améliorer le système de l'enseignement scolaire.