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Une conseillère communale déterminée

Saavedra Ordoñez a toujours été une battante. Elle est aujourd'hui conseillère communale.
TEXTE: Hanspeter Bundi – PHOTOS / VIDEOS: Simon B. Opladen – 29 novembre 2020
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Saavedra Ordoñez est de nature combative – aussi quand il s’agit de protection de l’eau, avec Helvetas. Sa communauté villageoise l’a élue conseillère municipale et, en 2019, elle a reçu un prix pour l’exemple qu’elle incarne vis-à-vis des femmes et de leur vie professionnelle. Saavedra n’a aucune raison de renoncer à son anti-conformisme.

Elle a beau être plus petite que la plupart des hommes du village, elle est toujours traitée comme leur égale, voire plus encore. Jeune fille déjà, elle avait décidé de rompre avec les attentes traditionnelles envers les femmes. Elle voulait être forte, respectée de tous. Environ une année avant notre visite, Saavedra Ordoñez a été élue représentante d’Esquencachi à la mairie de San Pedro de Buenavista. Elle avait alors 34 ans.

Pour la cause des femmes

Esquencachi est un petit village de la Cordillère des Andes, dans le sud de la Bolivie, une région où s’alignent chaînes de montagne et collines dénudées, souvent arides et si étendues que les moutons, les lamas et les bergers avec leurs chiens ont l’air d’y être un peu perdus. Disséminées dans le paysage, on trouve des mines où l’on exploite presque tout ce que la croûte terrestre peut produire. Certains ruisseaux qui s’écoulent sous les mines ont des reflets jaunes ou rubigineux. La vallée et le village d’Esquencachi, pourvus d’un mince cours d’eau propre et d'un petit bois, sont comme une oasis dans ce monde inhospitalier.

Helvetas a lancé ici avec la DDC un projet qui protège les bassins versants existants et en crée de nouveaux. Dans la pratique, il s’agit de construire des murs de soutènement, des fossés d’infiltration et des terrasses, ainsi que de reboiser les versants des montagnes pour freiner l’eau qui s’écoule vers la vallée. La partie sociale du projet remet en question et modifie le rapport traditionnel entre les hommes et les femmes. Ces dernières participent, elles sont d’ailleurs expressément invitées à prendre part à la planification, aux discussions et aux déci-sions. C ’est la principale raison pour laquelle Saavedra collabore au projet d’Helvetas. «Ici, les femmes sont des acteurs à part entière, elles prennent part aux décisions. Elles ont fait du projet leur affaire personnelle», explique-t-elle. Pour Helvetas, Saavedra est la principale activiste de ce projet. Elle-même voit les choses autrement; elle met en valeur les réalisations de la communauté. «Saavedra est respectée de tous», affirme son père Crecencio Ordoñez Mantan, un paysan âgé de 82 ans, qui possède trois bœufs et 30 moutons. Comme tous les hommes et la plupart des femmes du village, il a longtemps pensé que les femmes n’avaient rien à faire en politique. Aujourd’hui, il est fier de sa fille qui s’est opposée à lui.

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«Les féministes rejettent la faute sur les hommes. Mais ce n'est pas si simple»

Saavedra Ordoñez, conseillère communale

Assis sur un banc en pierre devant sa maison, Crecencio regarde au loin le paysage. Chaque mètre carré de cette région témoigne d’un labeur acharné dans une nature a priori hostile. Un soleil de plomb tout au long de la journée. Le gel pendant la nuit. De longues périodes de sécheresse. Des pluies impré-visibles. Crecencio a été activiste tout au long de sa vie. Il a été président de sa communauté villageoise, puis député pour la région. C ’est un homme respecté. Il n’est allé que deux ans à l’école et estimait que ses filles pouvaient aussi se contenter de l’école primaire. «De toute façon, elles travaillent à la maison et élèvent les enfants», décrétait-il auparavant. «Mais comment une femme peut-elle élever ses enfants si elle n’a jamais été à l’école ? », demande Saavedra, qui a pris place à ses côtés. C ’est une question rhétorique. Aujourd’hui, son père est convaincu que la formation est importante pour les femmes. «Les premiers mots que les enfants entendent sont ceux de leurs mères, déclare-t-il, elles doivent savoir ce qui est bon pour leurs enfants et ce qu’il faut faire pour que l’eau reste propre.» Désormais, il accepte aussi qu’une femme puisse se fixer d’autres objectifs que d’avoir des enfants.

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Ihrem Vater Crecencio Ordoñez Mantan bereitete Saavedra früher Sorgen, heute aber viel Freude. © Simon Opladen
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Saavedra brachte ihren Vater dazu, sein Frauenbild zu revidierien. © Simon Opladen
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Saavedra ist in sehr einfachen Verhältnissen in einer unwirtlichen Gegend auf gewachsen. hre Eltern besucht sie regelmässig. © Simon Opladen
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Une battante depuis l’enfance

C’est Saavedra qui a amené son père à changer son image des femmes. Bien qu’elle ait respecté les attentes de ses parents après l’école obligatoire en travaillant à la maison et à la ferme, elle ressentait une grande tristesse à l’idée de ne pas pouvoir suivre d’études secondaires. Ce qui la consolait à moitié, c’étaient les petits et les grands combats qu’elle menait avec les jeunes du village. «J’étais une Quarimacho
», dit-elle. C’est une expression mi-moqueuse, mi-admirative en quechua pour désigner les filles qui se trouvent toujours là où sont les garçons et font tout comme les garçons:
jouer au foot, pousser des pneus, se bagarrer. «J’arrivais souvent à l’école avec les pieds sales et blessés, comme les garçons », raconte-t-elle. Le football est resté la passion de Saavedra. Quand elle est épuisée par les séances ou par son travail à l’ordinateur, elle s’adresse à son groupe WhatsApp baptisé «Las autónomas del futból». «Un match de foot recharge mes batteries, explique-telle, quelle que soit l’équipe victorieuse.» À l’époque où elle ne pouvait pas aller à l’école, Saavedra a commencé à travailler dans le cadre de l’église. Elle s’est vite fait remarquer par le Padre qui l’a encouragée à exploiter ses talents. Il lui a organisé une bourse dans un internat à Cochabamba. Saavedra s’y est inscrite en secret et n’en a parlé à son père que le soir précédant son départ. «Demain, je
m’en vais et tu dois me laisser partir», lui a-t-elle dit. Saavedra avait 16 ans. Son père était sous le choc. Néanmoins, le jour d’après, il l’accompagnait dans le village voisin situé à quatre heures de marche, pour prendre le bus rejoignant la ville. Saavedra était euphorique et angoissée, son père, ivre et sentimental. Vingt ans plus tard, Saavedra peut raconter avec tranquillité ses premiers pas dans ce monde scolaire
inconnu, le mal du pays, la première année à l’internat où elle a appris l’espagnol tout en rattrapant la matière de trois années du niveau secondaire, les autres élèves venant de familles plutôt aisées et citadines et qui prenaient leurs distances avec les filles de paysans.

En 2019, un important journal bolivien a rendu hommage à Saavedra Ordoñez et à six autres femmes pour leur promotion des droits des femmes, pour leur engagement en faveur de l’égalité des chances et un emploi dans un secteur avant tout masculin. Cela fait de Saavedra un modèle. Les femmes doivent s’aimer telles qu’elles sont, a-t-elle affirmé lors de notre discussion, mais aussi faire preuve de courage et ne pas se laisser tromper, car «la peur annihile nos rêves».

Un chemin laborieux vers la politique

Après l’internat, elle donne des cours d’appui à San Pedro de Buenavista. Elle s’engage dans des projets d’ONG – et donc dans le projet d’Helvetas pour l’eau. Elle prend la parole lors des réunions au village. Elle s’attelle à la besogne, accepte des tâches ingrates et des fonctions non payées. En Suisse, on dirait d’elle qu’elle fait sa campagne politique. Saavedra a gagné l’estime des habitants du village, qui l’ont élue en tant que représentante d’Esquencachi au conseil municipal de l’immense commune de San Pedro de Buenavista. Le Conseil a ses bureaux dans la mairie, il adopte des lois et des décrets, gère ses propres activités et contrôle celles du maire. En tant que responsable du «Desarollo Humano», soit le développement humain de la communauté, elle s’occupe des écoles, de la formation et des questions de genre. Elle met en œuvre ce pour quoi elle s’est toujours battue, en tant que membre du «Mouvement pour l’organisation du peuple»: elle fait remonter les préoccupations et les idées de la population et implique les personnes concernées dans tous les projets de l’administration, que ce soit en matière d’éducation, de distribution des eaux ou de construction de nouvelles routes. «Comme Helvetas le fait», souligne-t-elle. Elle avait attentivement observé de quelle façon l’équipe de projet avait lancé le projet des bassins versants dans son village. «Ils ne sont pas arrivés avec des experts, mais ont demandé dès le début ce que nous, les habitants, voulions et quelles mesures nous proposions.» Et c’est exactement ce qu’elle voulait faire dans ses nouvelles fonctions.
 

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Saavedra Ordoñez vertritt ihr Dorf im Gemeinderat. Der regelmässige Kontakt zu den Dorfbewohnerinnen und Dorfbewohnern ist ihr wichtig. © Simon Opladen
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Saavedra mit Mitarbeiterinnen des Bürgermeisteramts. © Simon Opladen
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Contre les machos – et les machistes

Le logement de Saavedra à San Pedro de Buenavista n’est qu’à deux pâtés de maisons de la mairie. C ’est une simple chambre qu’elle occupe avec sa nièce Griselda, 17 ans, pour qui elle fait tout ce qu’une mère ferait: cuisiner, laver, consoler, encourager. Elle paie l’uniforme scolaire et les livres de Griselda. «J’ai de la chance», affirme la nièce, qui parle de la possibilité d’apprendre de Saavedra et de pouvoir participer à l’édification d’un monde où les hommes et les femmes sont égaux. Réchaud à gaz, table, lit, armoire en plastique pour les vêtements, lampe, deux sacs à dos. C ’est un maigre mobilier auquel viennent s’ajouter quelques livres. Et les médailles et les coupes que Saavedra et ses amies ont gagnées au foot, des objets brillants d’un autre monde. Saavedra raconte la violence de la société dans laquelle elle vit. En Bolivie, des millions de personnes vivent en marge de la société. Avec près de 60’000 agressions, la violence domestique est le délit le plus courant; en 2018, 128 femmes ont été tuées par leur mari, leur frère ou leur père; en 2019, le pays a connu une augmentation des féminicides. «Les hommes se comportent comme les gagnants d’une bataille qui, en réalité, n’a jamais lieu, où l’alcool entre souvent en jeu. Mais l’alcool n’est pas le problème, déclare-t-elle, celui qui le prétend veut seulement masquer le véritable problème, qui est le machisme.» Pourtant, elle s’abstient visiblement de faire des reproches à la gente masculine. «Nous sommes tous machistes. Les femmes aussi. Le machisme n’est pas enseigné à l’école, mais à la maison. Ce sont les femmes qui interdisent aux garçons de pleurer et qui habillent les filles en rose. Ce sont les femmes qui offrent à leurs filles des poupées blondes et minces, qui ne ressemblent en rien aux femmes indigènes.» Et de conclure par un propos surprenant: «Je ne suis pas féministe». Pourquoi pas? «Les féministes rejettent la faute sur les hommes. Mais ce n’est pas si simple.» Avec de telles affirmations, elle ne manque pas de choquer. Parfois, on lui reproche d’en vouloir aux femmes. «Ce n’est pas ce que je fais.» Elle ne critique ni les hommes ni les femmes, elle critique les comportements sociétaux.

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Saalvedra lebt zusammen mit Griselda, ihrer Nichte. Sie macht für diese alles, was auch eine Mutter machen würde: kochen, waschen, trösten, Mut zusprechen. © Simon Opladen
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Griselda bewundert ihre Tante. Eines Tages will die Studentin sein wie sie. © Simon Opladen
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Combattante pour la communauté

Dès qu’elle le peut, Saavedra retourne à son village avec Griselda. C ’est un long trajet. «Là-bas, c’est chez moi, dit-elle, c’est là que se trouve ma principale mission.» Ce soir-là, dans une école isolée, elle rencontre le mouvement de base auquel elle appartient depuis des années. Ce sont des personnages courageux, aux visages tannés par les intempéries, portant des vêtements poussiéreux. Des paysans des montagnes et des mineros. Saavedra est l’une d’eux. Les gens l’écoutent. Et elle est attentive aux paroles des autres. Pour l’instant, on bavarde. Les opinions divergentes vont probablement s’affronter au cours de la soirée. Il fera froid, mais tous résisteront et les feuilles de coca qu’ils mâchent vont les maintenir éveillés jusqu’au petit matin, si nécessaire. «Quand on est résolu et qu’on poursuit un but, le succès est assuré», racontera Saavedra, plus tard. Elle en a fait elle-même l’expérience. Elle a surmonté de nombreux obstacles, a ouvert la mairie à la population dans une administration strictement hiérarchisée et a rendu les processus de décision transparents. «Si quelqu’un prétend que quelque chose est impossible, ce n’est qu’une excuse à sa pa-resse, ajoute-t-elle, car rien n’est impossible, mais rien n’est gratuit non plus.» Saavedra ne lance pas de fleurs quand elle parle. Elle ne cherche pas à plaire ou à impressionner. Elle est comme elle est. Combative. Déterminée. Non-conformiste. Et c’est ce qui a fait d’elle une partenaire si précieuse pour le projet d’Helvetas pour l’eau, quand il a fallu casser le partage traditionnel des tâches, d’abord en tant qu’habitante du village, puis comme conseillère municipale. Elle reste ce qu’elle a toujours été: une citoyenne engagée d’Esquencachi. Griselda dit que Saavedra est son modèle. «Si je reste trop longtemps couchée le dimanche, elle vient me secouer et me conseille de lire un livre.» Contrairement à sa tante, elle est discrète et timide. Elle veut étudier la communication, les finances et l’administration. «J’aimerais devenir commeSaavedra», déclare-t-elle, mais elle semble un peu hésitante. «Nous avons toutes les deux un caractère fort», répond Saavedra. Ce qui équivaut à un encouragement.

La Bolivie compte plus de 11 millions d’habitants. Début
novembre, le pays dénombrait 142’000 cas de coronavirus
et 8700 décès dus au Covid-19. La Bolivie a pris très
tôt des mesures visant à protéger les personnes les plus
vulnérables. Parallèlement, l’État a reporté les impôts,
abaissé le prix des services et du gaz et a envoyé de l’argent
aux parents dont les enfants sont à l’école publique,
aux personnes âgées, aux femmes enceintes et
aux personnes handicapées, afin d’atténuer une partie
de leur fardeau.

Comment Helvetas soutient les populations en Bolivie

En Bolivie, Helvetas aide des familles paysannes à adapter leur production au changement climatique. Et elle s'engage pour une meilleure gestion des déchets.

Genre et équité sociale

Helvetas s’engage en faveur des droits des femmes et des groupes défavorisés, encourage leur intégration dans la société, lutte contre les inégalités de pouvoir et combat les préjugés et la violence.

Eau

Les personnes les plus pauvres ne disposent souvent que d’eau insalubre. Chaque année, Helvetas permet à près de 500’000 d’entre elles d’accéder à l’eau potable et à des installations sanitaires.