Il bruine légèrement lorsque Martin Hunziker descend de sa voiture à Muri, près de Berne. À côté du parking se dresse un grand bâtiment gris sans fenêtres. Derrière un petit bosquet, on entend couler l’Aar. «C’est par là», dit Martin Hunziker en désignant un étroit sentier forestier.
L’homme de 58 ans est directeur d’exploitation chez Wasserverbund Region Bern AG et veille, avec son équipe, à ce que quelque 300’000 personnes à Berne et dans ses environs soient approvisionnées en eau potable de qualité à tout moment. Au bout de quelques minutes, le chemin s’arrête devant une petite maison discrète et clôturée, qui abrite un univers caché dédié à l’approvisionnement en eau.
«Cinq tuyaux de filtration captant les eaux souterraines passent en dessous de nous», explique Martin Hunziker en ouvrant la porte de la station de pompage, dévoilant un spectacle surprenant: un profond bassin s’offre à notre vue. L’eau y est si claire que la surface est à peine perceptible. Des voyants clignotent tout autour, et des tuyaux sillonnent la pièce en tous sens.
«Police toxicologique»
Quelque chose d’autre de totalement inattendu s’y trouve aussi: un aquarium. «Les poissons sont notre police toxicologique», indique Martin Hunziker, ajoutant qu’ils réagissent immédiatement à la présence de substances nocives dans l’eau. Techniquement, ils ne seraient plus indispensables, car des appareils de mesure modernes surveillent la qualité de l’eau 24 heures sur 24. Mais le Wasserverbund les garde à titre de contrôle supplémentaire. «Les poissons inspirent confiance aux visiteur·euses – et à moi aussi», fait remarquer Martin Hunziker avec un sourire, avant d’ajouter: «Toutes les heures, les poissons reçoivent 300 litres d’eau fraîche. Que les autres aquariophiles essaient de faire mieux!»
Des capteurs mesurent en outre la teneur en oxygène, la turbidité, les hydrocarbures dissous et de nombreux autres paramètres. Un appareil compte même le nombre de cellules présentes dans un millilitre d’eau. «L’eau regorge de vie», explique Martin Hunziker. Elle est aussi contrôlée pour les PFAS («substances chimiques éternelles»); parmi les 40 substances analysées, seules trois ont été détectées, et toutes présentent des concentrations nettement inférieures aux valeurs limites possibles (actuellement en procédure de consultation).
Chaque minute, les cinq tuyaux de filtration qui convergent ici acheminent quelque 8000 litres d’eau brute, qui sont stockés temporairement dans un grand réservoir avant d’être acheminés vers la station de pompage principale, là où Martin Hunziker a garé sa voiture. Derrière de lourdes portes, des pompes vrombissent, tandis que de grosses conduites traversent une haute salle. Ici aussi, des poissons nagent dans un aquarium. La «police toxicologique» compte manifestement plusieurs unités.
Ici, l’eau est traitée aux rayons UV, contrôlée, puis pompée dans le réseau de distribution. La sécurité constitue la priorité absolue. «Tous nos systèmes sont conçus de manière redondante», explique Martin Hunziker. Si une installation tombe en panne, une autre prend le relais. Ce que beaucoup ignorent, c’est qu’en Suisse, les mêmes conduites alimentent les foyers en eau potable et fournissent l’eau industrielle et commerciale ainsi que l’eau des pompiers.
L’eau en chiffres
...d’eau: telle est la consommation journalière d’une personne en Suisse dans son foyer.
...d’eau: telle est la consommation journalière d’une personne en Suisse à travers les aliments, les denrées
d’agrément et les textiles importés.
...d’eau sont utilisés chaque année en Suisse, soit deux fois le lac de Bienne.
...provient des nappes phréatiques. Pour environ la moitié, il s’agit d’eau de source.
Coulisses d’un film ou réservoir?
Les installations d’approvisionnement en eau se cachent souvent dans des bâtiments discrets. Notre prochaine étape ne fait pas exception. Après quelques minutes de route à travers la forêt, Martin Hunziker s’arrête devant un mur en béton sans fenêtres couvert de graffitis, niché dans une colline. «Voici le réservoir d’eau.»
Derrière la porte métallique, l’air est frais et empreint d’une légère odeur de chlore. Pas parce que l’eau potable de Berne serait chlorée, mais parce que les deux compartiments du réservoir sont en cours d’assainissement. Un escalier mène à deux immenses bassins; on se croirait dans un thriller psychologique. Les hauts murs sont revêtus de carreaux blancs; le plafond est soutenu par des piliers en béton en forme de palmiers. De l’eau coule dans l’un des bassins. Dans l’autre, deux hommes en combinaison de protection blanche nettoient le sol à l’aide d’une machine spéciale.
Chaque compartiment a une capacité d’environ 2100 m3 d’eau; au total, la société Wasserverbund Region Bern AG gère 30 réservoirs pour plus de 20 communes. Ils permettent de compenser les fluctuations de consommation et servent de réserve en cas d’urgence. «En période de forte demande, nous fournissons 90’000 m3 d’eau potable par jour», explique Martin Hunziker, ce qui correspond à environ 600’000 baignoires pleines. Les réservoirs étant situés en hauteur, ils fournissent de l’eau même en cas de coupure de courant, la gravité prenant alors le relais.
L’interconnexion contre la pénurie
Malgré des étés de plus en plus secs, la région de Berne est relativement bien préparée. «Même en période de sécheresse, nous ne subissons aucune restriction. Le niveau des nappes phréatiques peut certes varier selon les saisons, mais ici, dans la vallée de l’Aar, nous disposons d’importantes réserves d’eau souterraine », indique Martin Hunziker. La situation est différente dans certaines régions du Mittelland. L’interconnexion des réseaux d’approvisionnement n’en est que plus importante.
Sur le chemin du retour, Martin Hunziker s’arrête près d’une fontaine pour boire une grande gorgée d’eau. «C’est nous qui l’avons pompée», dit-il avec satisfaction.
Pour la plupart d’entre nous, avoir de l’eau potable, c’est ouvrir le robinet. En réalité, sa mise à disposition est le résultat d’une infrastructure sophistiquée, d’un travail minutieux et de personnes qui oeuvrent le plus souvent dans l’ombre.
