Depuis 2018, le projet PROFESE rapproche les centres de formation, les artisans et les entreprises afin de transformer « l’apprentissage par la routine » en parcours de formation inclusifs, de qualité et en lien avec le marché du travail. À mesure que la crise en Haïti s’est aggravée, le projet a lui aussi évolué : de l’employabilité vers la résilience, et de la formation vers la reconstruction.
Lorsqu’il a démarré en 2018 dans les départements du Sud et du Sud-Est d’Haïti, le projet PROFESE visait à renforcer l’implication du secteur privé dans la formation professionnelle et à faciliter l’accès des jeunes en situation de vulnérabilité à un emploi salarié ou à une activité indépendante.
Le contexte a profondément changé depuis lors. Le séisme de 2021, la pandémie, l’insécurité, les barrages routiers, la contraction économique et les déplacements de population ont progressivement réduit les possibilités de stages et d’emplois salariés. Les entreprises qui accueillaient volontiers des stagiaires en 2019 n’étaient plus en mesure de le faire quelques années plus tard.
Mais PROFESE n’a pas renoncé à son approche. Le projet s’est adapté, tout en conservant une conviction centrale : les principes essentiels de la formation professionnelle en alternance restent pertinents dans des contextes fragiles, à condition d’être prêt à adapter le modèle à l’environnement.
Entre une scolarité trop formelle et « l’apprentissage par la routine »
En Haïti, il existe un écart important entre un système de formation souvent long et formel et un marché du travail extrêmement fluide, local et informel. De nombreux jeunes qui n’ont pas les moyens de fréquenter une école professionnelle apprennent déjà un métier auprès d’un artisan ou d’un patron. Ils observent, reproduisent les tâches et participent progressivement aux activités de l’atelier. C’est ce que l’on appelle localement « l’apprentissage par la routine ».
Cette forme d’apprentissage présente de réels avantages. Elle est accessible, proche du lieu de vie des jeunes et directement liée aux clients et aux marchés locaux. Elle leur permet également d’intégrer les réseaux professionnels qui leur seront indispensables pour trouver un emploi, accéder à des outils ou créer leur propre entreprise.
Mais elle présente aussi des limites : l’apprentissage est rarement structuré, sa qualité est variable et les compétences acquises ne font généralement l’objet ni d’une évaluation ni d’une certification. Un apprenti peut également passer beaucoup de temps dans un atelier sans être exposé à l’ensemble des compétences requises pour exercer le métier.
L’Organisation internationale du travail et le réseau international DC dVET recommandent de renforcer ces systèmes d’apprentissage informels plutôt que de les remplacer. Il s’agit de s’appuyer sur ce qui fonctionne, d’améliorer la qualité de la transmission des compétences, de soutenir les maîtres artisans et d’introduire progressivement la reconnaissance, la sécurité, l’inclusion et la certification. Les principes de la formation professionnelle en alternance — deux lieux d’apprentissage, une responsabilité partagée et une forte composante pratique — peuvent ainsi être adaptés aux économies informelles et aux contextes fragiles.
Structurer ce qui fonctionne déjà
PROFESE jette un pont entre ces deux mondes. Le projet ne vise pas à formaliser entièrement les apprentissages traditionnels ni à transférer l’ensemble de la formation dans des salles de classe. Il se contente d’ajouter les éléments manquants.
Ce système permet aux jeunes d’alterner des cours techniques et des périodes en milieu professionnel. Les centres de formation et les artisans définissent plus clairement les acquis nécessaires. Les stages sont préparés, suivis et font l’objet d’échanges lorsque les apprenants reviennent en classe. Les entreprises formatrices sont accompagnées dans leur rôle, et à l’issue de leur parcours, les jeunes reçoivent un certificat reconnaissant leurs compétences.
Cette approche en alternance ne se limite pas à la transmission de compétences techniques. Elle permet d’acquérir des habitudes professionnelles telles que la ponctualité, l’organisation du travail, le respect des consignes de sécurité, la communication avec un client, la résolution de problèmes ou la collaboration avec d’autres corps de métier. Surtout, elle contribue à établir des relations durables entre les centres de formation et le monde du travail.
Il est plus facile de mettre en place ces mécanismes avec des structures organisées telles que l’Association des Techniciens pour la Construction ou l’Atelier Pilote de la Technologie, qui rassemblent des professionnels et disposent déjà de réseaux d’ateliers et d’entreprises. Mais ces organisations sont peu nombreuses et ne sont pas présentes dans toutes les communautés. Pour que la formation reste accessible, PROFESE doit également travailler directement avec les petites entreprises et les artisans indépendants, qui sont souvent les seuls acteurs économiques capables d’accueillir des jeunes à proximité de leur lieu de vie.
Lorsque le contexte évolue, le projet change de cap
La détérioration du contexte haïtien a progressivement transformé la nature de l’intervention. Lorsque les entreprises ont réduit leurs embauches, le travail indépendant et l’entrepreneuriat ont pris de l’importance. Lorsque les déplacements sont devenus difficiles, la formation a dû gagner en souplesse et se rapprocher des communautés. Lorsque les perspectives à long terme sont devenues moins claires, l’accompagnement personnel des jeunes est devenu tout aussi essentiel que l’enseignement d’un métier.
Les jeunes accompagnés par PROFESE sont souvent confrontés à de multiples vulnérabilités. Les données recueillies au cours de la première phase du projet montrent que 52 % d’entre eux n’auraient pas pu suivre une formation en raison de difficultés financières et que 21 % avaient connu un échec scolaire. Les participants provenaient de familles comptant en moyenne cinq enfants ; 9 % étaient orphelins, 24 % avaient déjà au moins un enfant et 45 % contribuaient aux revenus du foyer avant même de commencer leur formation.
Il est difficile de demander à un jeune de définir un projet professionnel s’étalant sur plusieurs années alors que son quotidien reste en constante incertitude. C’est pourquoi PROFESE a mis en place l’approche du « projet de vie ». Avant et pendant la formation, les jeunes sont accompagnés pour identifier leurs aspirations, leurs compétences, leurs contraintes familiales et les ressources à leur disposition. Ils élaborent progressivement un projet réaliste pouvant combiner salariat, travail indépendant, formation continue ou création d’entreprise.
Entre 2023 et 2026, 437 jeunes ont bénéficié d’un accompagnement spécifique pour élaborer leur projet de vie. Les centres de formation, les formateurs et les associations ont également été renforcés afin d’offrir un accompagnement, des compétences de vie et, si nécessaire, un soutien psychosocial.
Dans un contexte de développement plus large, cette évolution fait de la formation professionnelle bien plus qu’un simple moyen d’accéder à un revenu : elle devient également un instrument de protection, de reconstruction personnelle, de prévention de la marginalisation et de stabilisation des communautés.
Financer des parcours menant à des résultats
L’un des principaux outils utilisés par PROFESE est le financement axé sur les résultats. Plutôt que de financer uniquement des places de formation ou des jours de formation, le projet lie une partie des paiements aux différentes étapes du parcours. Cela inclut la sélection des jeunes en situation de vulnérabilité, la participation régulière, l’achèvement de la formation, l’accès à un stage, le suivi et l’insertion économique.
Au sens strict : un emploi, un stage rémunéré ou une activité indépendante rentable s’inscrivant sur plusieurs mois peuvent être considérés comme un résultat.
Les versements sont effectués par tranches, le paiement final intervenant une fois que les résultats convenus ont été vérifiés. Dans une économie où les contrats de travail formels sont rares, la notion d’intégration économique n’est pas définie de manière trop restrictive : un emploi, un stage rémunéré ou une activité indépendante lucrative s’étendant sur plusieurs mois peuvent être reconnus comme des résultats valables.
Ce mécanisme a incité les centres de formation à mieux préparer les jeunes, à réduire le décrochage, à assurer le suivi des diplômés après la formation et à identifier de nouveaux domaines de formation lorsque les métiers proposés ne correspondaient plus aux opportunités du marché. Il les a également rendus davantage responsables de la recherche de stages et de l’accompagnement des jeunes vers l’emploi ou la création d’entreprise. Depuis 2018, 1 271 jeunes professionnels, répartis de manière presque égale entre femmes et hommes, ont été formés dans le cadre du programme PROFESE
Les frères Jean Ricar et Israël Antoine ont suivi une formation en techniques agricoles à La Vallée de Jacmel, puis ont créé leur propre pépinière. Leur premier contrat important, d’une valeur de 175 000 gourdes (1 330 dollars américains), consistait à produire des plants pour un programme de reboisement. Les revenus générés par leur activité leur ont permis d’investir davantage dans leur pépinière et de contribuer à la reconstruction de la maison de leur mère.
Un investissement rentable
Des études de suivi menées auprès des diplômés montrent que ces parcours ont des effets durables, malgré la détérioration du contexte national. Parmi les anciens participants interrogés :
• 79 % déclarent que leurs conditions de vie se sont améliorées après la formation
• 70 % contribuent désormais aux revenus de leur foyer
• 84 % de ceux qui ont trouvé un emploi l’ont fait dans l’année qui a suivi la formation
• la proportion de personnes sans source de revenus est passée de 50 % avant la formation à 26 % après
• la proportion de travailleurs indépendants est passée de 5 % à 17 %
Au-delà des revenus, les diplômés soulignent la reconnaissance liée à leur métier, une plus grande confiance en eux et une meilleure capacité à envisager leur avenir. Dans un contexte marqué par une incertitude constante, de nombreux jeunes manquent non seulement de confiance en leurs propres capacités, mais ont également perdu confiance en l’avenir. Lorsque la vie quotidienne est dominée par le déplacement ou par des difficultés à satisfaire les besoins fondamentaux, il devient difficile de rêver et d’élaborer des projets à long terme. C’est pourquoi l’approche du « Life Project » revêt une importance particulière dans un contexte de fragilité.
L’analyse coûts-avantages confirme également la pertinence économique de l’investissement. Sur la base d’hypothèses prudentes, chaque franc investi au cours de la première phase a généré au moins 1,45 CHF de valeur économique en Haïti, principalement sous la forme de revenus supplémentaires pour les diplômés. Sur une période plus longue, le rapport coûts-avantages atteint 2,28. La valeur actuelle nette est estimée à 422 331 CHF et le taux de rendement interne à près de 149 %.
Pourtant, ces chiffres ne quantifient qu’une partie des effets du projet. Ils excluent en grande partie les bénéfices pour les entreprises, l’amélioration des services des centres de formation, le renforcement des réseaux locaux, la reconstruction des infrastructures ou encore les effets sociaux liés à la confiance, à la dignité et à la cohésion communautaire.
Reconstruire l’école qui les a formés
Après le séisme d’août 2021, deux centres de formation partenaires ont été gravement endommagés. Leur reconstruction est devenue une occasion très concrète de mettre en pratique les compétences acquises par les jeunes.
Dix techniciens ont participé aux travaux au Centre Professionnel des Ingénieurs Réunis (APTECH). Parmi eux figuraient trois anciennes apprenantes, dont Alexis Diana et Joseph Mirlène, deux jeunes femmes formées à la pose de toitures métalliques. Elles ont installé les poteaux, les fermes, les pannes et la couverture aux côtés d’autres professionnels.
Leur présence sur le chantier a attiré l’attention. Les métiers du bâtiment sont encore largement considérés comme des métiers d’hommes, et les femmes doivent toujours surmonter de nombreux obstacles pour décrocher des contrats. Pourtant, elles ont effectué les mêmes tâches que leurs collègues pendant neuf jours de travail intensif.
« Nous sommes fières d’être des modèles pour d’autres jeunes filles du Sud », a déclaré Diana Alexis, participante au programme.
Un autre ancien stagiaire, Ezéchiel Azar, a effectué des travaux de plomberie et a été rémunéré comme un professionnel. Pour lui, reconstruire le centre qui l’avait formé représentait bien plus qu’un simple contrat : cela signifiait offrir à d’autres jeunes la possibilité d’y apprendre à leur tour.
Cette histoire donne tout son sens au principe de « reconstruire en mieux ». Ces jeunes n’ont pas seulement acquis des compétences pour faire face à la crise. Ils les ont mises à profit pour restaurer les infrastructures dont dépendra la prochaine génération d’apprenants, tout en brisant les stéréotypes de genre.
Des compétences pour rester, revenir et reconstruire
Le contexte haïtien continue d’évoluer. Les régions du sud accueillent de plus en plus de jeunes et de familles ayant quitté Port-au-Prince, tandis que les retours et les expulsions depuis l’étranger exercent une nouvelle pression sur les communautés locales.
La prochaine phase du programme PROFESE devra intégrer de manière plus explicite les personnes déplacées, les migrants de retour et les communautés qui les accueillent. Cela nécessitera des parcours d’apprentissage plus courts et plus flexibles, des formations proches du lieu de vie des personnes, un accompagnement psychosocial, un soutien accru à l’entrepreneuriat et l’accès au capital.
L’expérience acquise au cours de la dernière décennie montre qu’il n’est pas nécessaire de choisir entre un système dual formel et l’apprentissage informel. Le défi consiste à transposer les principes qui font l’efficacité de la formation professionnelle en alternance — la pratique dans des situations réelles, la responsabilité partagée, la proximité du marché, la qualité et la reconnaissance — dans les institutions et les relations qui existent déjà.
Pour les partenaires financiers, l’enseignement à tirer est tout aussi important : dans un contexte fragile, financer les compétences revient à investir simultanément dans l’emploi, la résilience, la reconstruction et la stabilité locale. Cela nécessite des objectifs clairs, mais aussi suffisamment de souplesse pour permettre au projet de s’adapter lorsque le contexte évolue.
En Haïti, l'apprentissage d'un métier ne garantit pas que la prochaine crise pourra être évitée. Mais cela permet aux jeunes d'y faire face avec davantage de moyens et, parfois, de reconstruire de leurs propres mains ce qui a été détruit.
A Propos des auteurs:
Kerby Fleurant est coordonateur du projet PROFESE pour Helvetas en Haïti.
Adrien Rebord est conseiller principal en développement des compétences professionnelles chez Helvetas.
