Corvée d’eau à la rivière, un calvaire qui s’achève enfin

Dans la région d’Amhara en Éthiopie, Helvetas a lancé un projet qui rend l’eau potable durablement accessible.
TEXTE: Madlaina Lippuner - PHOTOS / VIDEOS: Simon B. Opladen - 04 novembre 2025
Emebet Mekonnen de Birbir devait parcourir chaque jour un dangereux chemin pour aller chercher de l’eau à la rivière. C’est désormais de l’histoire ancienne. Helvetas veille à ce qu’il en reste ainsi. 

Pour se rendre à la rivière Diba depuis le village de Birbir, Emebet, 31 ans, devait marcher deux heures sur des chemins de gravier et des sentiers qui traversent des vallées et des montagnes. Deux fois par jour, elle empruntait cette route avec d’autres femmes pour aller chercher de l’eau.

Les femmes consacraient huit heures – une journée de travail en plus de la journée de travail ordinaire – à la corvée de l’eau!

Drohnenaufnahme
Les pieds d’Emebet Mekonnen ne trouvent guère d’appui entre les pierres, sur le chemin escarpé et rocailleux qui mène à la rivière. À intervalles réguliers, du gravier se détache, transformant la piste en un toboggan poussiéreux. Ici, le soleil frappe d’aplomb sur la zone du Wag Hemra de la région d’Amhara, dans les hauts plateaux arides du nord-ouest de l’Éthiopie.

Peur dans la nuit

Emebet raconte que les femmes se mettaient en route dès le réveil, alors qu’il faisait encore nuit et froid. Chacune pour soi, afin de ne pas devoir attendre les autres. En chemin, elles pouvaient tomber sur des serpents venimeux, des loups et, bien souvent, sur des bandits. «C’est surtout la nuit que des voleurs nous prenaient nos chaussures et nos bijoux. Nous avions très peur», ajoute-t-elle, hésitante, avant de poursuivre: «Certaines de mes amies ont été violées sur le chemin menant à la rivière.»

Pour Helvetas, Emebet a refait le chemin qu’elle parcourait auparavant. En arrivant à la rivière, quelques vaches, chèvres et ânes s’y sont déjà rassemblés. Ils boivent à l’endroit où les femmes remplissaient leurs bidons.

«Nous creusions un trou dans la terre avec nos mains, où l’eau pouvait s’accumuler et où nous pouvions ensuite la puiser», explique Emebet. Et d’ajouter qu’un grand nombre d’habitant·es, parfois jusqu’à 80 à la fois, s’y pressaient afin d’avoir une bonne place pour recueillir l’eau. Elle a souvent dû attendre longtemps son tour. «Les disputes étaient fréquentes», se rappelle-t-elle. Des disputes pour si peu d’eau.
 

«Nous avions honte»

«En plus, l’eau était sale. Trop sale pour être bue. Mais nous n’avions pas le choix.» Au même moment, comme pour souligner ses dires, une vache urine dans la rivière. Emebet, son mari et leurs enfants ont souvent été malades, ils avaient des vers intestinaux et de la diarrhée. «Nous souffrions aussi d’éruptions cutanées dont nous avions tellement honte.» 

Emebet n’est pas la seule à avoir vécu cette expérience. Une eau potable et toujours disponible est loin d’être la norme dans de nombreuses parties de la région d’Amhara.

Un point d’eau qui change la vie

En Éthiopie, la cérémonie du café est souvent l’occasion d’évoquer des sujets personnels. À la maison, Emebet se met à parler de l’accès à l’eau au village tout en buvant dans sa tasse fumante. Du point d’eau «qui a tout changé». 

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Depuis quelques années, des points d’eau équipés d’une pompe sont installés au village et fournissent de l’eau potable aux habitant·es de Birbir. Emebet dit qu’aujourd’hui, la famille n’est plus malade ni constamment fatiguée. Les lésions sur son bras ont disparu depuis qu’elle peut se laver correctement. La honte a disparu, elle aussi.

Mais les nouveaux points d’eau n’ont pas résolu toutes les difficultés. En effet, en Éthiopie, même si le gouvernement et les organisations internationales investissent des sommes considérables dans la mise en place de systèmes d’eau, l’exploitation et l’entretien ne sont souvent pas réglementés, ou les autorités manquent de moyens, de compétences et de l’engagement nécessaires pour les faire fonctionner durablement.

Emebet mit Tochter
«Lorsque les points d’eau tombaient en panne, nous devions retourner à la rivière. Ma fille pleurait tout au long du chemin.»

Emebet Mekonnen

Devoir reparcourir ce chemin était comme un «retour à la case départ», et d’autant plus difficile qu’Emebet savait à quoi ressemblait le quotidien avec un point d’eau. Afin de mettre définitivement un terme à la corvée d’eau à la rivière, Helvetas a lancé un projet dans la région d’Amhara qui assure durablement l’accès à l’eau potable. 

Elle a accompagné la création de quelque 150 comités d’eau. Ils sont composés de sept à neuf personnes qui assurent de manière autonome la logistique entourant le point d’eau: clôture du périmètre, surveillance, heures auxquelles on peut venir prendre de l’eau, mais aussi l’entretien, les réparations et le financement.

«Nous prélevons une redevance annuelle auprès des habitant·es pour remédier aux dommages ou remplacer des pièces défectueuses», dit Birhane Negusu, du comité de l’eau. Elle est est de 130 birr, près de deux francs suisses «Nous payons ainsi les jeunes qui entretiennent et réparent les points d’eau.»
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Hareg
Hareg Mamo, 23 ans, fait partie des «jeunes qui entretiennent et réparent les points d’eau». Elle vit à Sekota, une ville située à une demi-heure de voiture de Birbir.
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Une réparatrice que rien n’arrête

À Amhara, Helvetas forme des jeunes au chômage au métier de réparateur·trice de points d’eau ou d’entrepreneur·euse et les soutient dans le lancement de leurs commerces. En leur fournissant des outils et des pièces de rechange, mais aussi des connaissances et des compétences artisanales. Outre le volet pratique, Helvetas les forme à la gestion d’entreprise, à l’élaboration de plans financiers et à la gestion de l’attitude mentale. «En période de chômage, les jeunes ont souvent des journées peu structurées et manquent de confiance et d’estime de soi», explique Belayneh Tilahun, en charge du projet pour Helvetas Éthiopie.

Hareg auf dem  Motorrad
Si le village qui appelle ne peut pas être rejoint à pied ou en bus, c’est un collègue qui emmène Hareg à moto. Lorsqu’un travail particulier nécessite plus de force physique, un collègue lui donne un coup de main. «Les hommes de l’équipe me soutiennent, mais ne s’approprient pas mon travail juste parce que je suis une femme. Nous nous entraidons beaucoup.»

«Il n’est pas courant qu’une femme répare les points d’eau. Mais on ne peut pas abandonner juste parce que quelque chose est inhabituel, déclare Hareg à voix basse, mais fermement. Je vais continuer. J’ai les connaissances et le courage qu’il faut.»

Hareg am Brunnen flicken
«Je suis triste à l’idée que certaines personnes doivent boire l’eau de la rivière. Tout le monde devrait avoir accès à l’eau potable.»
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Hareg
Hareg trouve son travail très gratifiant: «Lorsque je répare un point d’eau, je rends les gens de nouveau heureux. Et j’en suis très fière.»
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Grâce au point d’eau, Emebet Mekonnen dispose aujourd’hui de plus de temps pour des activités qui ont du sens. Pour les enfants et pour les animaux. Et pour le petit bistro grâce auquel elle gagne son propre argent.

Billardtisch
Les jeunes peuvent louer la table de billard en échange de quelques pieces. Emebet leur vend des boissons eafraîchissantes, des en-cas et de la bière qu’elle brasse elle-même.

Depuis qu’Emebet a plus de temps pour d’autres activités que la corvée d’eau, de nouveaux rêves prennent forme: elle aimerait ouvrir une petite épicerie à Birbir et économise pour le capital initial. Emebet, qui n’a jamais pu finir sa scolarité parce que ses parents étaient trop pauvres, veut permettre à ses enfants de suivre une formation. «Je fais tout pour y arriver», affirme-t-elle avec un regard qui en dit long sur tout ce à quoi elle a dû échapper.

Dans les zones du Gondar Nord et du Wag Hemra de la région d’Amhara, les systèmes d’approvisionnement en eau sont souvent inexistants ou défaillants. Il manque aussi des spécialistes pour entretenir et réparer les points d’eau en place. En même temps, le chômage est particulièrement élevé chez les jeunes de moins de 30 ans. En ville, les places de travail sont plus rares, a fortiori pour les femmes, qui n’ont souvent été que brièvement à l’école et qui sont victimes de préjugés dans le cadre professionnel.

Helvetas forme des jeunes au chômage du Gondar Nord et du Wag Hemra dans le domaine des services d’approvisionnement en eau. Le succès est tel que les autorités ont demandé à Helvetas d’étendre l’expérience à d’autres zones. Depuis le lancement du projet en 2021, Helvetas a soutenu 13 start-up en charge de l’entretien de 440 systèmes d’approvisionnement en eau, qui profitent à plus de 323’000 personnes.