Sebastian Klein, investisseur d’impact allemand, est convaincu que la concentration extrême des richesses entre les mains d’une poignée de personnes nuit à la société et à la démocratie. C’est pourquoi il consacre 90% de sa fortune à soutenir des projets d’intérêt général.
Interview: Rebecca Vermot
Sebastian Klein, vous avez développé une application dont la vente vous a rendu riche. Avez-vous eu le sentiment d’avoir trouvé une sorte de trésor?
Je viens d’une famille privilégiée, je n’ai jamais craint la pauvreté. Jusqu’à la mi-trentaine, j’ai toutefois vécu avec un salaire modeste et des dettes, car je tentais de concrétiser des idées entrepreneuriales. Ce manque d’argent a soudain disparu. J’ai en effet eu un peu le sentiment d’avoir trouvé un trésor.
Et vous avez commencé à vous interroger sur la richesse.
Être riche à Berlin et voir chaque jour dans la rue des gens qui ramassent des bouteilles ou qui ne savent pas comment se nourrir m’est très vite apparu non plus comme un cadeau, mais plutôt comme un fardeau. Je voyais l’extrême inégalité qui règne en Allemagne – qui d’ailleurs n’est pas très différente en Suisse – et j’ai commencé à m’intéresser aux liens entre richesse et pauvreté.
Qu’avez-vous fait du fruit de vos réflexions?
J’ai d’abord dit à tout le monde que la concentration des richesses posait problème et qu’il fallait faire quelque chose pour y remédier. Mais cela semblait inefficace. J’ai alors réalisé que je pouvais commencer par moi-même. Me séparer de 90% de ma fortune, c’était en mon pouvoir, je pouvais le décider moi-même.
Vous dites que la richesse est toxique. Pourquoi?
L’argent a eu sur moi un effet qui a fini par être malsain: je me définissais par rapport à ma richesse, pensais beaucoup à l’argent, me comparais aux autres. Bon nombre de personnes très riches ne se disent jamais «oh, je suis plus riche que 99,9% de la population», mais voient seulement que d’autres sont encore plus riches, ce qui les rend malheureuses. Toutefois, pour moi, le niveau systémique est plus important que le niveau personnel. Nous sommes confrontés à de nombreuses crises: climat, environnement, démocratie... Or, il existe d’énormes quantités de capitaux privés qui aideraient à résoudre ces problèmes mondiaux. Mais tant que cet argent restera entre les mains d’une poignée de personnes ne cherchant qu’à le faire fructifier pour leur propre intérêt, les problèmes continueront de s’aggraver.
Que voulez-vous dire?
J’ai compris ces dernières années que la crise climatique et celle des inégalités sont interdépendantes et menacent notre société. Nous sommes toutes et tous responsables de la crise climatique, mais les riches plus que les autres. Et ce sont surtout les populations du Sud global qui en souffrent le plus. Nous savons que nous devons agir, mais les sociétés inégalitaires ont du mal avec la protection du climat. Devoir se restreindre quand d’autres font moins d’efforts ou pas du tout est perçu comme injuste. Ces 30 dernières années, la majorité des Allemands et des Allemandes ont réduit leur empreinte carbone de 36%, contre seulement 12% pour le 1% des plus riches. Il est aussi vrai que les personnes sans épargne ne peuvent souvent tout simplement pas se permettre de protéger le climat, faute de moyens pour acheter une voiture électrique ou un nouveau chauffage.
Quel est le rapport entre richesse et crise de la démocratie?
Les personnes très fortunées bénéficient d’un tout autre accès aux hommes et aux femmes politiques. Elles peuvent créer un lobby, payer des gens qui défendent leurs intérêts politiques. Celles qui n’ont pas d’argent se détournent souvent de la démocratie, estimant que leurs intérêts ne sont pas pris en compte et que seuls ceux des plus riches sont entendus. Une richesse excessive représente par ailleurs un danger pour la démocratie, parce qu’il y a des milliardaires qui soutiennent des projets d’extrême droite ou antidémocratiques. Les médias sont eux aussi un sujet très important: des personnes très riches rachètent des médias pour diffuser leur vision du monde, sapant ainsi une formation indépendante de l’opinion publique.
À quoi dédiez-vous les 90% de votre fortune?
À plusieurs, on a réfléchi à la manière d’utiliser cet argent pour avoir le plus d’impact, non pas pour soi, mais pour la société. Nous nous orientons donc vers le bien commun. Se contenter de faire des dons n’aurait pas autant d’impact, je souhaite changer les mécanismes. Le Media Forward Fund est notre plus gros projet de financement, les médias indépendants étant essentiels à la démocratie. Nous soutenons aussi des projets qui visent à réduire les grandes inégalités, avec, en ligne de mire, un tournant financier et l’équité fiscale. Concrètement, nous avons créé un fonds qui investit uniquement dans des entreprises en propriété responsable, c’est-à-dire qui s’appartiennent à elles-mêmes et pas à des milliardaires ou à des actionnaires. Le marché financier étant le principal problème, nous utilisons cet argent pour changer le système de l’intérieur.
À quoi ressemble une richesse équitable?
Dans des pays aussi riches que les nôtres, l’éradication de la pauvreté devrait être une priorité. Tolérer autant de pauvreté est un aveu d’échec pour les pays. L’État prélève des impôts sur le revenu et la consommation, ce qui représente une charge excessive pour les citoyens et les citoyennes ordinaires. En revanche, il ne prélève pratiquement rien sur la fortune, les placements financiers et les héritages. Je trouverais plus juste de commencer par là. L’État pourrait alors exonérer d’impôt une grande partie des revenus et des biens de consommation courante. Ce ne sont pas les personnes qui travaillent dur qui doivent passer à la caisse, mais celles qui sont riches et obtiennent toujours plus sans fournir de gros effort.
Donc tenir la promesse d’une société méritocratique: récompenser celles et ceux qui font des efforts?
Aujourd’hui, la performance ne permet plus de devenir riche. Devient riche qui hérite. La richesse est donc déterminée par le hasard de la naissance. Nous devons veiller à réduire les écarts de richesse. Cela devrait être une préoccupation majeure des responsables politiques. Nous aurions alors une société et une économie beaucoup plus équitables, justes et innovantes. Si l’argent était redistribué, même les personnes nées dans un milieu modeste auraient la possibilité de se construire une vie et de mettre en pratique leurs idées.
Comment réagissent d’autres personnes riches à vos idées?
La plupart du temps, j’entends: «Tu as raison sur de nombreux points, mais je ne suis pas d’accord avec certains autres.» Un petit groupe est tellement antidémocratique qu’il veut tout pour lui et n’a aucune envie de redonner quoi que ce soit à la société. Mais j’ai le sentiment, du moins en Allemagne, que de nombreuses personnes, quelle que soit leur fortune, reconnaissent que la situation actuelle n’est pas équitable et qu’il faut faire quelque chose. Que c’est grave, lorsque la démocratie s’effrite et que la paix sociale ne fonctionne plus.
Et pourquoi ces personnes ne s’engagent-elles pas davantage?
Certaines le font, notamment dans le cadre de l’initiative «taxmenow». Elles demandent à l’État de les taxer davantage. Mais elles ne sont pas vraiment entendues, parce que les voix défendant des positions extrêmes font plus de bruit. Nous devons toutes et tous parler d’argent plus ouvertement et plus honnêtement.
Les voix les plus bruyantes proviennent-elles du lobby des riches?
Oui, le lobby des riches héritiers et héritières brosse un tableau selon lequel la redistribution, notamment par le biais des impôts, signifie toujours que l’État prend quelque chose aux acteurs économiques productifs pour jeter ensuite cet argent par les fenêtres. C’est absurde: les recettes fiscales sont généralement réinvesties dans les infrastructures pour le bien commun, l’emploi, l’activité économique, la création de nouvelles entreprises. Les riches, en revanche, n’investissent pas dans une économie d’avenir.
Pourquoi les 99% de la population n’arrivent-ils pas à renvoyer le 1% à ses responsabilités?
Ces discours se basent sur la peur. Dans le sens où si nous imposons les riches, ils et elles partiraient. Mais partir n’est pas si simple. Et même si cela était possible, beaucoup ne le feraient pas, par attachement à leur environnement social. Il s’agit donc d’un discours alarmiste typique, selon lequel l’argent partirait, des emplois seraient perdus et une récession s’ensuivrait.
Comment percevez-vous votre richesse aujourd’hui?
Savoir que cet argent servira, je l’espère, à aider beaucoup de gens, et pas seulement à satisfaire mes intérêts, est beaucoup plus gratifiant. Mais, je souhaite surtout contribuer à ce que ce débat sur les inégalités et la justice redistributive ait lieu. À ce qu’on réfléchisse au bien que l’argent pourrait faire pour la société, au lieu de ne penser qu’à soi. Et j’ai le sentiment que quelque chose est déjà en train de se mettre en place.
* Sebastian Klein a codéveloppé l’application Blinkist, qui résume des ouvrages spécialisés. Sa vente a fait de lui un multimillionnaire. Sebastian Klein est l’auteur de «Toxisch Reich: Warum extremer Reichtum unsere Demokratie gefährdet» (Richesse toxique: pourquoi l’extrême richesse menace notre démocratie) et vit à Berlin.
Le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva a proposé au G20 – le groupe des plus grandes nations industrialisées, en plus de l’UE et de l’Union africaine – l’instauration d’une taxation des super-riches. Si le G20 s’est prononcé en faveur de cette mesure, elle doit être discutée à l’échelle mondiale. Dans le cadre de l’ONU, 110 États se sont prononcés en faveur d’une convention fiscale mondiale. Ils ont deux ans pour négocier un texte ad hoc.
Entre-temps, l’Espagne introduit un impôt de 30% sur le produit des intérêts dépassant 300’000 euros et allège la charge des PME. En Allemagne, l’initiative «taxmenow» demande une plus grande équité de l’impôt sur les successions, la suppression des niches fiscales et la réintroduction de l’impôt sur la fortune.
